22 janvier 2012
> La face sombre de la croissance
Comme chaque année lors de la nouvelle lune de printemps, des centaines de millions de Chinois fourbissent leurs armes pour le Nouvel an. Ce soir, ils sortiront dans les rues et, pendant des heures, lanceront vers le ciel d'extraordinaires feux d'artifice multicolores. Il y a vingt ans, cette grande fête était, avec la gymnastique matinale et le Mah Jong, l'une des rares distractions des citoyens de la République Populaire de Chine. Aujourd'hui, ces corolles de lumière symbolisent plutôt la force et la dignité retrouvées dans un pays qui affiche sans vergogne sa richesse. Il faut dire qu'entre-temps, la Chine est devenue la seconde économie mondiale, chipant la place du vieil ennemi nippon. D'ici dix ans, elle devrait même dépasser les États-Unis. Il y a de quoi bomber le torse et lancer quelques pétards.
«Enrichissez-vous !»
Depuis 1989, lorsque Deng Xiao Ping, le petit timonier, lança son fameux «Enrichissez-vous!», la Chine affiche une croissance annuelle à deux chiffres que rien ne semble pouvoir altérer, ni les crises économiques mondiales, ni la montée en puissance des autres pays émergents, Inde et Brésil en tête. Mais les Chinois ne se contentent pas de prospérer tranquillement à l'intérieur de leurs frontières. Ils entendent désormais assumer leur rang partout dans le monde. Et effectivement, on ne voit qu'eux. Ils s'implantent durablement en Amérique du Sud et en Afrique, rachètent la dette de la Grèce, du Portugal, discutent d'égaux a égaux avec les États-Unis, imposent leurs règles commerciales aux voisins, Mongols, Indonésiens ou Cambodgiens, et ne cessent de peser dans les grandes négociations internationales. Si bien que de nombreux experts se demandent si cet expansionnisme tous azimuts répond à une stratégie cohérente ou a une sorte de saupoudrage dicté par les circonstances économiques. «Les dirigeants chinois ne font rien par hasard, répond un observateur canadien, en poste à l'université Xinhua de Pékin. Ils sont en guerre. Ils ont des moyens financiers considérables. Ils possèdent une vision à long terme. En vingt ans, ils ont réussi à conserver le pouvoir, tout en organisant une mutation économique sans précédent par son volume et sa rapidité. Donc, ils ne sont pas du tout effrayés par la conquête du monde...».
«Filez investir à l'étranger»
Le tournant date de 1999, lorsque Pékin décréta le Zou Chu Qu, que l'on pourrait trivialement traduire par «Dehors! Filez investir à l'étranger». Ce mot d'ordre, les entreprises chinoises l'ont pris au pied de la lettre. En tâtonnant d'abord, puis de mieux en mieux organisées, elles ont commencé à investir partout où des opportunités se créaient. À tel point que l'adhésion de la Chine à l'OMC (l'Organisation mondiale du commerce) est rapidement devenue une question cruciale. Chose faite en 2002, grâce à de nombreux engagements que Pékin ne respectera pas. Dès lors la voie est libre. «Les autorités chinoises ont tout de suite décidé d'investir dans des pays producteurs de pétrole et de minerais, selon le principe matières premières contre infrastructures», explique Huan Li, un économiste pékinois.
En Afrique et en Amérique du Sud
L'exemple de l'Afrique est édifiant. En dix ans, la Chine y a multiplié les investissements structurels, écoles, hôpitaux, routes, ports, parfois sous forme de prêts et parfois avec des dons. En échange, elle propose un «kit» d'exploitation des matières premières, qui comprend l'achat, le financement, la réalisation et même la main-d'oeuvre chinoise importée. Et ça marche! Depuis 2007, la Chine a dépassé la France en Afrique de l'ouest, qui fut longtemps sa chasse gardée. La même politique a été mise en oeuvre en Amérique du Sud, avec le même succès. «La Chine cible les anciennes colonies que les puissances occidentales, en particulier la France, n'ont pas toujours laissées en bon état, ajoute Huan Li. Tout comme dans les pays d'Amérique latine, qui sont en froid avec les États-Unis».
Face aux États-Unis
Du coup, la Chine n'hésite plus à s'opposer frontalement au géant américain. Depuis longtemps, Washington reproche à Pékin de maintenir le yuan, la monnaie chinoise, à un taux artificiellement bas, de manière à favoriser ses exportations. La Chine fait la sourde oreille. Devenue l'usine du monde, elle est désormais assise sur des réserves de change considérables (plus de 3.000milliards de dollars) qui lui permettent de faire ses emplettes où et quand elle le souhaite: ici, des dettes souveraines, là, des entreprises en difficulté. Il lui suffit de prendre son temps. La crise des subprimes en 2008 et celle de l'euro lui offrent ainsi des occasions inespérées de rachat à bas prix de larges pans de l'économie occidentale.
Initiatives diplomatiques
Paradoxalement, la Chine ne convertit pas - pas encore - cette puissance économique sur le plan de la politique internationale. Elle reste fidèle à une ligne non interventionniste d'une grande prudence, qui rend sa diplomatie discrète et souvent peu lisible. De nombreux experts estiment qu'elle attend simplement son heure. D'autres que la mutation diplomatique chinoise a déjà commencé. Et de citer l'exemple libyen. Très implantée en Afrique du Nord, la Chine a complètement sous-estimé l'importance des printemps arabes. Une lacune qui s'est traduite par une sévère perte d'influence auprès des nouveaux régimes égyptien et tunisien. Du coup, Pékin a pris contact avec les révolutionnaires libyens avant même que le régime de Kadhafi ne soit tombé. Ce changement majeur dans le dogme chinois augure-t-il d'une prise de conscience par Pékin de ses responsabilités de leader mondial? On ne le saura sans doute pas avant la fin de cette année du Dragon d'eau, lorsqu'une nouvelle équipe prendra les commandes pour les dix prochaines années...
27 mai 2012 à 14h54 - 4 réaction(s)