Vendée Globe. Jean Le Cam sauvé par Vincent Riou « Une seule balle dans le barillet »
N'écoutant que son instinct de survie et n'ayant pas en sa possession les éléments sur l'imminence des secours, Jean Le Cam a pris son destin en main. Il a tenté une sortie périlleuse couronnée de succès. Hier, depuis « PRB » et après une nuit de sommeil réparatrice, Le Cam, encore sous le choc, a raconté.
Le chavirage : pensez-vous avoir heurté quelque chose ?
« Vous n'allez pas me croire mais j'étais au téléphone avec Vincent (Riou) quelques instants avant de chavirer. J'ai senti un truc bizarre sur le bateau. Un choc. Je me suis dit que j'avais un gros problème. Le bateau s'est couché violemment et il a chaviré rapidement. Je pense qu'il y a eu un conteneur dans l'eau, j'ai tout de suite été voir derrière, il n'y avait rien. C'était sans doute un conteneur entre deux eaux. Ici, il y a pas mal de trafic maritime, et c'est comme chez nous, il y a des trucs qui traînent. Le bateau a chaviré très rapidement. Après, la première chose que j'ai faite, c'est de sauter sur mon sac de vêtements et ma TPS (combinaison de survie). Merci Guy Cotten ! Je l'ai tout de suite enfilée. J'étais dans une espèce de nid à l'étrave du bateau, le bateau était complètement inondé. Il était gîté par l'arrière parce qu'il n'y a pas de volume sur l'arrière du bateau. A l'envers, il flotte comme ça ».
Pourquoi cette décision de sortir du bateau ?
« Ces moments-là lorsqu'ils sont passés, c'est difficile de raconter comment c'était pendant. Parce que pendant, l'histoire peut virer d'un bord ou de l'autre... Là, cela a viré du bon côté, Dieu merci. Mais il y a des moments où la limite elle est proche (silence et émotion). D'abord, j'avais toujours dans la tête de ne pas quitter le navire, c'était la chose importante. Après, il y a des choses à l'intérieur que je ne savais pas. Je ne savais pas combien de temps je pouvais rester au niveau de la quantité d'air. Dans un volume de 10 m³, tu te poses la question "combien de temps tu peux vivre". A un moment, j'ai entendu la voix de Vincent, je n'étais pas très sûr. Je l'ai ensuite entendue une deuxième fois, là, j'étais sûr. C'était important car si tu sors et qu'il n'y a personne, tu es mal. Tu sais que tu n'as droit qu'à un coup, que tu n'as qu'une seule balle dans le barillet ».
Comment s'est effectuée cette sortie ?
« A l'arrière du bateau, c'était complètement inondé. J'ai fait un repérage un premier coup. J'ai rangé le gennaker qui était en travers, puis j'ai retraversé la piste pour aller dans mon igloo à l'avant du bateau. A un moment, je me suis dit : "Regarde les choses froidement, prends un bout pour t'amarrer au safran". J'avais déjà chaviré avec Eric Tabarly (1), j'étais resté à l'arrière du bateau quatre à cinq heures. Je savais qu'il fallait s'amarrer sinon tu es comme un con si une vague arrive, tu es balayé. Si t'as pas de bout, t'es comme un con. Dans ces cas-là, il faut prévoir, c'est comme quand tu vas acheter du pain, il ne faut pas oublier ses sous ! »
Et le sauvetage par Vincent Riou ?
« J'ai ouvert la trappe. Vincent a vu plein de choses qui sortaient du bateau avec la houle qui rentrait et sortait. Il s'est dit, c'est l'heure de l'accouchement. J'ai mis mes pieds dehors et je suis sorti dans un mouvement de vague. J'ai accroché, j'ai levé la tête et là, j'ai vu Vincent... Après, la suite, je ne suis plus dans l'eau. Je monte sur le bateau, je m'amarre au safran. Vincent a fait plusieurs passages. A un moment, j'ai chopé son bout, je me suis amarré et il a tiré... »
Si dans la manoeuvre, la rupture de l'outrigger (sorte de tangon qui tient le gréement) s'est accroché dans le voile de quille manquant d'entraîner le démâtage de « PRB », les deux compères dans le feu de l'action ont bricolé dans l'urgence une réparation de fortune. « On a fait l'empannage de notre vie », conclut Le Cam.
1. Avec le trimaran « Bottin Entreprises » dans la Transat Lorient - Saint-Barth.