Transat Jacques Vabre. Whaou, quel accueil ! [Video]
Arrivés les premiers à Puerto Limon avec leur trimaran "Crêpes Whaou!", Franck-Yves Escoffier et Erwan Le Roux ont reçu un accueil extraordinaire de la part des Costariciens. Marc Guillemot et Charles Caudrelier ("Safran"), vainqueurs en Imoca, ont, eux aussi, été fêtés comme il se doit. Quelle ambiance !
Ils s'en souviendront toute leur vie de cette arrivée en Amérique Centrale ! Franck-Yves Escoffier et Erwan Le Roux n'en sont toujours pas revenus. Nous non plus d'ailleurs. Certes, on savait que le président de la République du Costa Rica avait déclaré cette 9e Transat Jacques Vabre «d'intérêt national», mais de là à voir 4.000 personnes, dont de nombreux enfants, se masser sur le quai principal... Qui plus est un lundi soir après 21 h.
«Je suis sur le cul»
Après 15 jours et 15 heures de course, qu'ont-ils vu nos deux Bretons ? Une foule joyeuse les applaudissant copieusement, un magnifique feux d'artifice, des groupes musicaux, du folklore local, des jeux de lumières, le tout devant les caméras de deux chaînes de télévision du pays qui retransmettaient l'arrivée en direct.
Complètement surréaliste on vous dit ! «Franchement, je suis sur le cul», a même lâché Escoffier. «A Salvador de Bahia, on n'a jamais vu ça. C'est du délire !». Au Brésil, comme ailleurs, la population locale se sent rarement concernée par ce genre d'événement. A Puerto Limon, l'une des sept provinces que l'on dit délaissées par le gouvernement, on avait décidé de mettre les petits plats dans les grands.
«C'était magique»
Le temps d'embrasser les deux magnifiques Reines du Carnaval de Limon, Franck-Yves et Erwan se sont retrouvés en conférence de presse. Où les questions et les réponses étaient traduites en espagnol. «C'était magique. Merci à vous. On n'oubliera jamais».
Autant de petites phrases qui ont soulevé de grandes ovations. «On a bien fait de cravacher ces derniers jours pour arriver avant les monocoques». Il faut dire qu'après l'abandon prématuré de Yves Le Blévec et Jean Le Cam (ndlr : chavirage de «Actual» au large de Cherbourg), la victoire au scratch était le seul lot de consolation possible pour l'équipage de «Crêpes Whaou !».
A vaincre sans péril...
Car, soyons honnêtes : pendant 15 jours, tous les regards se sont focalisés sur les monocoques Imoca, Escoffier et Le Roux n'ayant plus aucun adversaire à leur taille. Bien malgré lui, «Crêpes Whaou», trimaran signé VPLP, a réalisé un cavalier seul, le second étant relégué à plus de 1.500 milles.
A vaincre sans péril... Escoffier connaît la chanson. «Cela fait dix ans qu'on me pose la même question. Avec les trois trimarans neufs, on était sur le point de réussir notre pari. Hélas, il y en a un qui a cassé bien avant le départ (ndlr : «Prince de Bretagne») et l'autre a chaviré très tôt. Le Blévec et Le Cam, qui ne sont pas des manches, ne sont pas passés. Nous si. Oui, on a manqué de concurrence».
«On a failli se retourner»
Reste que le Malouin (52 ans) et le Morbihannais (35 ans) ont réalisé une course quasi parfaite sur un multicoque encore en rodage: «On a failli se retourner dimanche, ce n'est pas passé loin. Heureusement, Erwan m'a demandé de me calmer, de lever le pied».
A quelques noeuds près, «Crêpes Whaou !» aurait pu, lui aussi, finir à l'envers. La classe Multi50, dont Escoffier est le président, aurait certainement eu du mal à s'en remettre. Au lieu de ça, les Bretons ont réalisé un joli coup au Costa Rica. D'aucuns appellent ça unhold-up. Nous, on préfère le mot «jackpot».
Imoca. Victoire de Guillemot et Caudrelier («Safran») «Une victoire dans la douleur»
«Safran» - «Groupe Bel», «Groupe Bel» - «Safran» ? Passés en mode furtif au cours des dernières 24 heures, les deux plans Verdier - VPLP ont donc fait durer le suspense jusqu'au bout. Après 15 jours 19 h 22' 10'' de course, c'est finalement «Safran» qui a coupé la ligne à 2 h 52' 10'' (9 h 52, heure française). Dans la nuit noire costaricienne. Quatre heures auparavant, il y avait foule pour accueillir le trimaran de 50 pieds «Crêpes Whaou !». Hélas, ils étaient beaucoup moins nombreux pour accueillir le premier monocoque Imoca. Dommage. Presque injuste.
«A la limite de la rupture» Mais cela n'avait visiblement aucune importance pour Marc Guillemot et Charles Caudrelier. Les traits tirés par un final stressant pour les nerfs, les deux marins savouraient l'instant présent : «C'était une transat difficile, besogneuse. Je ne me suis jamais donné autant sur un bateau. J'en ai bavé mais ça valait le coup», avouait Guillemot, abonné aux places de 2e (5 au total). «En 2007, on avait dit qu'on reviendrait pour faire mieux que 2e. Voilà, c'est fait». Et bien fait, tant «Safran» a dominé les débats. Seul «Groupe Bel» a pu suivre le rythme entre Le Havre et le Costa Rica. «Ce mode furtif, c'était finalement très désagréable, expliquait Caudrelier, lui aussi marqué par les efforts. C'est une victoire dans la douleur. Oui, on est allé la chercher très loin celle-là. On a été à la limite de la rupture».
A 100 % du potentiel Ce fut le cas hier avec cette partie de cache-cache en mer des Caraïbes. Et cette avance de 90 milles qui se met à fondre à cause d'un trou de vent. «On était planté à trois noeuds. Comme des cons. On imaginait ?Groupe Bel? en train de dévaler la pente à 25 noeuds. L'horreur ! On se disait : ?c'est foutu?. C'était difficile !» Très frustré par son Vendée Globe (ndlr : il a terminé 3e après avoir porté assistance à Yann Eliès, avant de terminer sans quille), où il n'avait pu mener «Safran» au maximum de son potentiel, Guillemot comptait se rattraper sur cette transat en double. Ce fut le cas : «On était souvent à 100 % du potentiel du bateau. On n'a pas arrêté». Quand il a fallu se prendre le front en pleine tête au nord des Açores, les deux hommes n'ont pas hésité : ils y sont allés, sans retenue malgré les 60 noeuds et les 6 à 8 mètres de creux : «On était serein».
«Tellement envie de gagner» Et c'est passé sans problème. Ensuite, «Safran» a enfoncé le clou, jour après jour : «Je trouvais toujours que Bel était trop proche de nous, donc on a tiré très fort sur le bateau. J'avais tellement envie de gagner cette transat-là», admet Charles Caudrelier. Un Caudrelier qui s'est dit impressionné par son skipper -«quelle énergie»- mais aussi par l'inconfort du 60 pieds : «C'est vraiment très dur. Il y a toujours beaucoup de manoeuvres à faire, ça n'arrête jamais. Je n'ai pas disputé le Vendée Globe, j'en rêve mais je crois que ça doit être violent de naviguer seul sur ce type de bateau». Au départ du Havre, il y avait quasiment autant de vainqueurs potentiel que d'inscrits. Il y avait des clients comme Desjoyeaux, Josse, Le Cléac'h, Jourdain, De Pavant. «De bons bateaux, d'excellents duos, des conditions météos difficiles : c'est tout cela qui a rendu cette édition aussi dure». Aussi belle aussi.
Kito de Pavant : «Ravi de notre deuxième place»
Comment s'est déroulée cette fin de course en mode furtif ? «Oh la, ce fut particulièrement difficile. On voulait attaquer et on s'est fait planter sous un gros nuage bien noir. On y est resté toute la nuit. Cela a duré sept heures et on se disait qu'on allait rester là pendant des jours. On a même cru que les mecs derrière (ndlr : Golding, Desjoyeaux) allaient revenir sur nous. Et puis, le vent est revenu et nous voilà à Puerto Limon sous le soleil, c'est parfait».
Les vainqueurs ont trouvé cette transat très difficile : partagez-vous ce point de vue ? «Oui, elle fut très difficile car on a poussé le bateau pour aller chercher ?Safran?. On a vraiment tiré sur le bateau. On s'est fait mal pour gagner des milles, à se faire peur par moments. Dans la tempête, ce n'était pas drôle car il y avait beaucoup de mer et plus de 60 noeuds. Mais on a réussi à passer sans encombre. Avec ?Safran?, on avait des bateaux rapides et solides : c'était un jeu. On voulait voir qui allait craquer le premier... mais personne n'a craqué».
Cette deuxième place vous satisfait-elle ? «Complètement. Nous sommes très contents. Déjà, je suis ravi que Marco gagne cette course car il le mérite vraiment : cela fait très longtemps qu'il est sur le circuit de la course au large, il est toujours sur le podium mais il ne gagne jamais. Là, il est devant. Il a montré qu'il savait faire. Je suis d'autant plus ravi pour Marco que nous avons les mêmes bateaux. Pour les architectes et tous les gens qui ont travaillé sur nos deux bateaux, c'est une belle récompense».
Un mot sur François Gabart qui découvrait le 60 pieds ? «Il m'a étonné tous les jours, par sa maturité, sa façon de voir les choses, de les analyser. Il a dépensé beaucoup d'énergie sur le bateau. François est toujours de bonne humeur. Un super mec. Il est incroyable, il n'a que 26 ans et il sait déjà tout faire sur le bateau. Je peux vous dire qu'on va en entendre parler pendant des années. Au moins pendant 40 ans (rires). J'aurais aimé faire tout cela à son âge. Il a une chance incroyable mais il l'a mérite vraiment».
- Propos recueillis par P. E.
Franck-Yves Escoffier
(à gauche) : «En 2005, j'étais avec mon fils Kevin mais il n'était pas disponible cette année. J'ai choisi Erwan car c'est un teigneux, peu bavard et bon barreur. Moi, l'ancien pêcheur, je suis un peu le bourrin de service, donc, à bord, j'ai besoin de quelqu'un comme lui. On ne peut pas gagner seul».
Erwan Le Roux :
«J'avoue que le chavirage de ?Actual? a été déstabilisant. D'entrée de jeu, on avait décidé de ne pas aller dans la grosse perturbation. On avait même tiré un trait sur la victoire au scratch. Et puis, quand on a vu que c'était jouable, on a recommencé à tirer sur le bateau. J'ai pris énormément de plaisir à naviguer avec Franck-Yves : c'est un grand marin et je suis prêt à repartir avec lui dès demain». (Photo Marcel Mochet)
MONOCOQUES 60 PIEDS. Arrivés : 1. Safran (Marc Guillemot - Charles Caudrelier Benac) en 15 jours, 19 h 22'10'' (12,46 noeuds de moyenne); 2. Groupe Bel (De Pavant - Gabart) en 16 jours, 4 h 2'30'' (12,18 noeuds de moyenne). En mer, hier à 20 h : 3. Mike Golding Yacht Racing (Golding - Sanso) à 116,2 milles de l'arrivée; 4. W Hotels (Pella - Ribes) à 587 milles de Golding-Sanso; 5. Veolia Environnement (Jourdain - Nélias) à 633,7 m; 6. Aviva (Caffari - Thompson) à 680,6 m; 7. Akena Verandas (Boissières - Riou) à 704 m; 8. 1876 (Parlier - Rivero) à 778,3 m; 9. Artemis (Davies - Gavignet) à 901,9 m. En mode furtif : Foncia (Desjoyeaux - Beyou). MULTICOQUES 50 PIEDS. Arrivé : 1. Crêpes Waou ! (Franck-Yves Escoffier - Erwan Leroux) en 15 jours, 15 h 31'50'' (13,41 noeuds de moyenne). En mer, hier à 20 h : 2. Guyader pour Urgence Climatique (Erussard - Fecquet) à 1.496,9 milles de l'arrivée; 3. Région Aquitaine-Port Médoc (Roucayrol - Alfaro) à 208,8 milles de Erussard-Fecquet; 4. Prince de Bretagne (Cléris - Dietsch) à 1.948,8 m.
«C'était magique. Merci à vous. On n'oubliera jamais».