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Voile

Jules Verne. Bidégorry: "D'abord finir"

2 novembre 2009

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Après un époustouflant record de l'Atlantique l'été dernier, Pascal Bidégorry et l'équipage du maxi-trimaran «Banque Populaire 5» repartent en chasse, autour du monde cette fois. Objectifs: terminer, s'emparer du Trophée et devancer le «Groupama 3 » de Franck Cammas.


Vous avez impressionné tout le monde sur le record de l'Atlantique (3 jours 15h25' 48'', dont 907 milles en 24heures): vous attendiez-vous à de telles performances?
«Je m'attendais à de belles performances mais pas à ce point-là. Je n'avais pas cette prétention-là au départ de New York.»

Naviguer à plus 40 noeuds sur un trimaran de 40 mètres de long pesant 23 tonnes, est-ce vraiment raisonnable?
«On a tous été impressionné par la vitesse du bateau. Surtout que ce sont des vitesses stabilisées à 40 noeuds. On a tenu 38 noeuds de moyenne sur 24heures, c'est hallucinant. Si c'est raisonnable? Sur l'Atlantique, avec la mer que l'on avait et avec ce trimaran-là, oui. Sur un tour du monde, dans d'autres conditions, non.»

L'Atlantique est un sprint, le Trophée Jules Verne une épreuve d'endurance: comment abordez-vous ce tour du monde?

«Avec une obsession en tête: finir. Ça ne sert à rien d'aller vite pendant 20 jours si c'est pour casser ensuite. Nous, on sait qu'on a un outil performant mais on a tout à prouver en terme de fiabilité. Notre projet est neuf car le bateau n'est à l'eau que depuis un an. C'est donc super ambitieux de partir faire le tour du monde dès maintenant.»

En tant que skipper, vous avez la lourde responsabilité de ramener tout l'équipage à bon port: est-ce une pression supplémentaire?

«À bord, je n'ai quasiment que des pères de famille. Moi aussi, j'en suis un. Cet aspect des choses me rend encore plus humble. Maintenant, n'oublions pas que je navigue aussi avec des gens responsables et très compétents. Personnellement, j'ai de la concentration, de l'humilité et de la responsabilité plus que d'habitude car ce n'est pas la même chose de naviguer seul, à deux qu'en équipage. Aller faire un tour du monde avec ce bateau-là, avec ce niveau de performance-là, ce n'est pas banal. Je pense que le Trophée Jules Verne reste l'une des grandes aventures des temps modernes.»

Un mot sur votre équipage. Comment l'avez-vous constitué ?

«Je l'ai constitué à la base avec huit personnes qui sont dans le projet depuis 2004-2005, dont certains ont participé à la construction et à la mise au point du bateau. Je pense à Ronan Lucas, Pierre-Yves Moreau, Kevin Escoffier, Ewen Le Clech. Après, il y a des ?pièces rapportées? comme Yann Eliès, Erwan Tabarly ou encore Xavier Revil qui vient de l'olympisme. Ce sont des gens brillants, motivés, sérieux, déterminés. En fait, tout cela s'est fait simplement. Avant de faire venir un nouvel équipier à bord, on en parlait entre nous pour voir si, humainement, ça pouvait le faire. Je n'ai pas décidé seul dans mon coin. Ronan Lucas et les chefs de quart avaient leur mot à dire. A l'arrivée du record de l'Atlantique, on est venu me dire que Franck Cammas naviguait avec des stars et moi avec des inconnus: j'ai trouvé cela irrespectueux et vexant pour mes équipiers qui venaient d'exploser deux beaux records... »

Comptez-vous partir en même temps, avant ou après «Groupama 3»?

«Je m'en fous un peu. Si on est deux à se tirer la bourre, qu'on a deux jours d'avance mais qu'aucun des deux ne termine, ça ne servira à rien. Partir avec «Groupama» ou pas? Avant lui ou après lui? Ce ne sont pas des choses qui m'occupent l'esprit. Avec mon équipe, on finit de préparer notre bateau le mieux possible (ndlr: «Groupama 3» est en stand-by à Brest depuis une semaine). Si on est prêt 10 ou 15 jours après eux, cela ne me pose aucun problème. Maintenant, être deux dans le Grand Sud, cela peut être utile en cas de pépin...»

Vous avez affirmé que l'écart entre les deux bateaux n'était pas aussi important qu'on pouvait le croire. Est-ce vraiment le cas?

«Les deux bateaux sont très proches. Je le redis, si «Groupama» a été moins rapide que nous sur le record de l'Atlantique, c'est parce qu'il avait un problème à bord. Il avait des tonnes d'eau dans un flotteur. Pendant la traversée, je ne comprenais pas ce différentiel de vitesse.»

Pour s'emparer du Trophée Jules Verne, il faudra tourner en moins de 50 jours: où pouvez-vous grignoter du temps?

«On sait qu'il faut être performant dans la descente et la remontée de l'Atlantique. Le choix du départ reste important avec une très bonne visibilité pour les quatre premiers jours, une visibilité correcte jusqu'au Pot au Noir et enfin une petite visibilité sur le positionnement de l'anticyclone de Sainte-Hélène. Quand tu vois ce qu'a fait «Orange» dans l'Atlantique nord et sud, j'avoue que je signe tout de suite pour avoir la même météo. C'était du pur bonheur. Après, dans le Grand Sud, la priorité ne sera pas de coller des milles à l'adversaire mais plutôt de gérer le matériel.»

La dernière fois qu'un maxi-multicoque équipé de foils (ndlr: «Groupama 3») s'est aventuré dans le Grand Sud, cela s'est mal terminé: redoutez-vous cette navigation avec votre géant équipé, lui aussi, de foils?

«Il est évident qu'aujourd'hui, les bateaux sont plus raides, plus toilés, plus légers et équipés de foils en plus. C'est la raison pour laquelle on a beaucoup travaillé sur la fiabilité. On n'a rien changé sur la structure du bateau mais on a juste fait des évolutions sur les flotteurs pour pouvoir dormir sur nos deux oreilles. On a installé des capteurs partout, on a tout enregistré et je suis paisible. Bruno Peyron avait peut-être un bateau lourd mais il avait un bateau fiable qui lui a permis de finir et de signer un super-temps. Record à la clé ou pas, il est très important que «Banque Populaire» et «Groupama» arrivent à démontrer que les maxi-multicoques sont fiables et capables de faire le tour du monde sans casser. À nous de savoir lever le pied.»

Que redoutez-vous le plus autour du monde?

«Taper quelque chose, abîmer le bateau, mettre mon équipage en danger. Quand on voit les vitesses que l'on peut atteindre, je n'imagine pas les dégâts si on cogne quelque chose. On a déjà tapé une baleine, des OFNI, et je peux vous assurer que nos engins sont solides. On a étudié des cas de figure et simuler des chocs pour savoir ce qui allait casser sur le bateau, style un foil qui tape un container alors qu'on file à 30 ou 35 noeuds... Maintenant, le risque zéro n'existe pas. La voile est un sport mécanique. Si tu ne tapes rien autour du monde, t'as un bol extraordinaire. T'évites un paquet d'emm... Sur ce Trophée Jules Verne, l'objectif n°1, c'est d'abord finir. Objectif n°2: battre le record de «Orange 2». Objectif n°3: battre aussi «Groupama 3».»

Quelles sont les forces et faiblesses de votre bateau?
«La force du bateau, c'est sa polyvalence. J'espère qu'il n'a pas de points faibles (rires) si ce n'est qu'on a beaucoup de choses à prouver en terme de fiabilité.»

On vous dit parfois caractériel... Bruit de ponton ou réalité?
«S'il y a des bruits de ponton, c'est qu'il doit y avoir une part de vrai là-dedans. Ceci dit, avec les métiers que l'on fait, je pense que si on manque de caractère, on ne peut pas y arriver. J'ai un caractère fort. Je m'impose un degré d'exigence et j'attends que le degré d'investissement des gens qui bossent avec moi soit le même. Mais honnêtement, je n'ai pas du tout l'impression d'être un mauvais garçon...»

Votre état d'esprit en ce moment?
«Je suis étonnamment serein. J'ai confiance en mon bateau et dans les hommes. Nous sommes au pied de la montagne et on a tout à faire. Je mesure aussi ma chance de vivre de tels moments. Ce sont des moments riches et cela rend la vie encore plus intéressante. Partir en mer, cela va être une libération.»

  • Recueilli par Philippe Eliès
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