Coupe. L'étoffe des héros
Elle transcende ou inhibe. Elle offre d'autres scénarios, d'autres émotions, d'autres hiérarchies. La Coupe est une oasis, un territoire à part sur la planète football. Elle doit peu au technico-
tactique. Tout est dans la tête, docteur.
Contenus différents, émotions amplifiées, hiérarchies blackboulées. Au départ il y a ce constat quasi séculier voulant que les matchs de coupe soient différents. À la mesure du choix binaire qu'offre l'épreuve : vivre encore ou mourir déjà.
« On ne sentait pas la fatigue »
Les spécialistes (ci-contre) interrogés s'accordent à reconnaître que cette dramatisation a engendré une espèce particulière : le « joueur de coupe ». Christian Gourcuff le définit par « une capacité à se mobiliser pendant 90 minutes sur le plan physique et mental, et aussi à supporter la pression ».
Sans revendiquer l'étiquette, Antony Gauvin a revêtu cette seconde peau un jour de mars 2003 au Parc des Princes. Ce jour-là, une équipe de « coiffeurs » lorientais avait barré la route de son dernier objectif à un PSG au grand complet. « On avait une équipe de niveau L2. Quand on a marqué, on s'est dit qu'il ne fallait pas lâcher. On s'est mis à courir deux fois plus et on ne sentait pas la fatigue. On était inférieur, mais on s'en était sorti avec les nerfs ».
À ce stade de la narration, Gauvin n'oublie pas de rappeler que trois mois plus tôt, « on s'était arraché pour gagner en prolongation à Douai », sur une pelouse gelée. En coupe, l'investissement dans les premiers tours, présumés faciles mais si souvent piégeux, est une autre forme de dépassement.
Dans la même veine, Paul Le Guen n'est jamais aussi rassuré que lorsqu'il entend ses joueurs, « à cinq ou six matchs du Stade de France », évoquer entre eux la perspective d'y faire bientôt une visite.
« La coupe appartient aux joueurs »
Yvon Pouliquen ne dit pas autre chose lorsqu'il affirme : « la coupe appartient aux joueurs ». Un sentiment qu'Yvon Hochet a également ressenti à l'US Montagnarde. « Parfois, avant un match de coupe, tu sentais les gars tellement à l'écoute, tellement concentrés à l'entraînement, que tu avais l'impression que le groupe s'autogérait. Pour un entraîneur, c'est fabuleux et frustrant à la fois, car le même groupe un mois avant ou après, pouvait faire n'importe quoi ».
Les entraîneurs ne seraient-ils donc pour rien dans les parcours de leurs équipes ? En guise de secret, Pouliquen, qui vient encore de conforter sa réputation de spécialiste en s'offrant le scalp de Lyon, concède juste « un discours un peu plus guerrier ».
À quelle source certaines équipes puisent-elles alors une force à renverser les montagnes ? Tous s'accordent à en identifier au moins une : la « culture club » savamment entretenue par des symboles. « Au stade, les photos affichées ne sont pas celles des montées mais celles de ces tours de coupe », remarque ainsi Antony Gauvin.
« Le Paris SG a une culture coupe, revendique également Paul Le Guen. D'ailleurs à la grande époque de Paris, on a gagné beaucoup de coupes mais un seul championnat ».
Mêmes les millionnaires...
L'évidence est aussi de mise pour Yvon Hochet. « A l'US Montagnarde, tu baignes dans la coupe. Les gens qui gravitent autour du club ne te parlent que de ça. Ça génère un enthousiasme contagieux ».
L'ancien coach montagnard se souvient ainsi d'un moment de grâce vécu au milieu de ses troupes, à un quart d'heure du coup d'envoi d'un 7 e tour à Saint-Malo. « On était à l'échauffement quand on a entendu nos deux cars de supporters arriver en klaxonnant. Immédiatement, j'ai senti quelque chose d'hyper-fort traverser le groupe. Les choses s'inversaient. On ne jouait plus à l'extérieur ».
Bien souvent, les joueurs vont aussi puiser l'étincelle dans leurs propres souvenirs. « Quand tu as dans le vestiaire des garçons qui ont eu la chance de la gagner c'est un gros plus », a constaté Yvon Pouliquen. Flotte alors un délicieux air de « revival » qui expliquerait que les clubs amateurs réalisent souvent plusieurs aventures en coupe sur une période concentrée.
Mais ne pas croire que les mots magie et aventure leurs soient réservés. Même les millionnaires du football ont conservé une âme d'enfant devant dame coupe. Le Guen : « La saison dernière, le championnat était tellement stressant que notre parcours en coupe on l'avait vécu comme du pur bonheur. Et la finale, ça reste un moment magique. Ça fait rêver les joueurs et leurs entourages. Ils invitent une bonne partie de leur famille. C'est l'occasion pour eux de partager quelque chose ».
Une oasis. Un territoire à part.