19 mai 2009
Le maire socialiste quimpérois, Bernard Poignant, achève, à 63 ans, son second mandat de député européen. Le dernier. Il pose un regard sur l'Europe, son action, alors que se profile le scrutin du 7juin.
Ce double mandat européen a-t-il changé votre façon de faire de la politique?
Un peu. D'abord, ces deux mandats ce sont dix ans et donc une belle distance. Et puis, l'Union européenne vous contraint, par ses institutions, à beaucoup discuter avec les autres et à ne pas croire que votre point de vue est la vérité absolue. C'est une obligation. Si vous ne rentrez pas dans cet état d'esprit, vous allez devenir soit antieuropéen soit vous allez quitter l'institution. Je ne dis pas que ça oblige à mettre de l'eau dans son vin, mais ça oblige à bien comprendre les autres, à savoir que les décisions seront le fruit d'un compromis entre trois institutions. Ce n'est pas l'Assemblée nationale, où vous êtes dans un camp qui s'impose à l'autre. Pour avoir fait les deux, dix ans à l'Assemblée nationale et dix ans au Parlement européen, l'objectif est le même (fabriquer la loi et contrôler l'exécutif), mais le Parlement européen n'impose pas.
Justement, cette culture du compromis vous paraît-elle satisfaisante?
Oui. Je la situe dans l'histoire de l'Union européenne. Elle est la traduction de l'esprit européen. Les Européens ont décidé, il y a plus d'un demi-siècle, que leurs différends, leurs problèmes se régleraient par le droit et pas par la force. Par la négociation et pas par la domination d'un pays ou d'une coalition sur une autre. Dans le trépied Parlement-Commission-Conseil, tout est équilibre. Personne ne domine l'autre, tout le monde doit compter avec l'autre. Car la cause suprême, c'est d'éviter la guerre.
Le Parlement a-t-il assez de pouvoir?
Il en gagne au fil des années, mais il est loin d'être un Parlement achevé. D'abord, il ne lève pas l'impôt et ne vote que sur une grosse moitié de la dépense européenne. Mais il n'a pas de capacité de décision, par exemple, sur la dépense agricole. Il ne dispose pas plus du pouvoir d'initiative. L'intérêt général est incarné par la Commission, le Conseil des ministres défend les intérêts des États et le Parlement ceux des citoyens. C'est un ménage à trois. Seule la Commission a ce pouvoir. Évidemment c'est amputé pour un Parlement. Ceci dit, je mesure le pouvoir réel d'initiative du Parlement français! Mais dès lors que le Parlement européen dispose de compétences, il les exerce à plein.
Par exemple?
Le Parlement a transformé la directive sur la libéralisation des services, dite «Bolkestein». Il était à égalité de décision avec le Conseil européen, donc avec les gouvernements. Le Parlement a sacrément de la capacité dans cette codécision, car quand il n'y a pas entente, il n'y a rien. Prenez la directive sur le temps de travail en cours. Le Parlement a voté un amendement clé en disant: tout pays ne pourra pas avoir un temps du travail supérieur à 48h par semaine, heures supplémentaires comprises. Le conseil n'est pas d'accord, car plusieurs gouvernements ne sont pas d'accord. Je souhaite bien du plaisir au Parlement à venir.
Avez-vous vraiment mesuré ce pouvoir de défendre les intérêts des citoyens?
On le sent à certains moments. Il y a des directives sans histoire mais d'autres, comme celle de l'ouverture à la concurrence de l'activité postale, où les groupes se divisent, sont en effervescence. Le Parlement sent qu'il a une capacité d'action, y compris dans les rapports internes entre les groupes. Car s'il est de majorité centre droit depuis 2004, ça ne fixe pas une majorité politique pour cinq ans. Mille paramètres font que les majorités peuvent être mouvantes selon les dossiers. Et comme la règle veut que la décision se prenne à la majorité qualifiée (393 voix aujourd'hui et un peu moins demain), aucun groupe, aucun parti et même aucune coalition n'a cette majorité. J'aurai pris plaisir à vivre ces dix années dans ce cadre.
Beaucoup s'y règlent en fait entre les partis populaire et socialiste européens.
Ce n'est pas faux, ils font à eux seuls 500 députés sur 785. Ceci dit, ce n'est pas toujours le cas. Quand il faut aller chercher une majorité, vous pouvez avoir un compromis PSE/PPE/Adle (dans lequel sont le MoDem et une partie de la gauche italienne d'ailleurs) ou un compromis PSE/Adle/Verts/Communistes. Et dans ces recherches de compromis, il peut arriver au final que si tous les groupes moyens et petits s'en vont il reste effectivement le PPE et le PSE. Mais ce n'est pas une maladie pour moi, c'est la construction européenne. Ou alors il faut faire chacun chez soi, il ne faut plus faire d'Europe.
Cette quête du compromis a-t-elle généré de la frustration chez vous?
Par nature personne n'en sort content. Mais je ne me situe pas comme ça. J'ai toujours eu un regard historique sur la construction européenne. C'est indispensable si on veut construire un ensemble à 27 états. On n'a pas voté tout, mais quand je vote un compromis je ne le vote pas avec trop de réserve, car je le situe dans cette longue histoire. Je n'ai pas eu trop de frustrations ni même d'états d'âme. L'Europe ne peut pas faire son unité sur la base de 27 monopoles.
«Ne pas croire que votre point de vue est la vérité absolue» »
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