Urbanisme. L'apport des artistes
Et si les artistes avaient contribué à réconcilier Brest, ville reconstruite, avec elle-même ? Rencontre avec Daniel Le Couédic, directeur de l'institut de géoarchitecture, coauteur (*) d'« Art public et projet urbain, Brest 1970-2000 ».
« Quelque chose ne va pas dans cette ville sans que l'on sache vraiment quoi ». C'est ce qui, en gros, a présidé au concours d'idées lancé en 1980 pour trouver un coeur à Brest. Pierre Maille commence à émerger. Trois ans plus tard se tient à Brest le colloque international des villes reconstruites. Vingt-cinq pays sont représentés et toutes ces villes posent problème... Vient cette phrase, qui fera école, de Marc Wiel, président de l'agence d'urbanisme de la communauté urbaine : « Ces villes souffrent d'un déficit symbolique ».
Deux mois après, la gauche perdra Brest. À la Communauté urbaine, Georges Lombard entretient la flamme allumée. Les regards, notamment ceux de l'urbaniste Jean-Blaise Picheral, se tournent vers Barcelone, qui a souffert du franquisme et où il a été fait appel à des artistes.
Une petite partie seulement
Deux concours sont lancés à Brest. Le parc d'Eole et - encore plus symbolique - l'aménagement de la place de la Liberté et de la rue de Siam. Marta Pan, artiste de grande renommée, est chargée de ce gros morceau. Le projet met le feu aux poudres. « Pour plusieurs raisons, estime Daniel Le Couédic. Certaines étaient de petite politique locale. Mais Marta Pan ne touchait pas non plus à la ville de façon fonctionnelle, comme peut paraître légitime une dépense pour une école ou une maison pour personnes âgées. De surcroît, les artistes n'étaient pas très populaires. Et beaucoup de gens dans la fleur de l'âge se disaient : "Cette ville est neuve, pourquoi la changer encore ?" ».
Finalement, moins d'un cinquième du projet se fera. « Marta Pan n'en est pas frustrée, considérant que le début a été suffisant pour que la parole se libère », explique Daniel Le Couédic. Deux artistes vont aussi s'inviter à Brest, en apportant d'autres contributions : Paul Bloas et Gwenaëlle Magadur (lire par ailleurs).
Porte Saint-Louis
L'aménagement de la place de la Liberté reviendra lui-même, par un chemin un peu détourné : la construction de la nouvelle fac Segalen et la nécessité d'un parc souterrain... « Il n'y a pas eu de volonté de Bernard Huet de s'inscrire contre les idées précédentes. Il a repris le parcours d'eau », observe Daniel Le Couédic. Le chantier du bas de la place mettra au jour les vestiges de la porte Saint-Louis, une sorte de chance. « La vraie ville crevait son cercueil », commente Daniel Le Couédic. Avec une véritable dimension psychanalytique : « Par-delà la destruction, la continuité était possible ».
Pour le directeur de l'institut de géoarchitecture, Brest est redevenue une ville normale depuis 2000. Tout en jugeant : « Pendant les 30 ans qui ont précédé, son histoire a été peu banale. En France et à l'étranger, ce qui s'est passé à Brest en urbanisme n'a pas d'équivalent ».
(*) Carmen Pospecu, historienne de l'art et de l'architecture, et Rachel Sattolo, diplômée en philosophie et en urbanisme cosignent l'ouvrage (171 pages) publié aux Presses universitaires de Rennes. 18 €.