16 octobre 2009 - 1 réactions
Installé depuis début septembre dans ses fonctions de procureur de la République à Brest, Bertrand Leclerc prend progressivement la mesure de la ville. Magistrat d'expérience ayant navigué entre le parquet et l'instruction, ce pénaliste pointu et débatteur adroit livre premières impressions et réflexions sur sa nouvelle fonction.
M. Leclerc, voici un mois que vous êtes en place à Brest, ce qui est encore peu pour découvrir une ville. Mais, a priori, quel est votre premier sentiment ?
A priori, il faut abandonner ses apriori. Ce qui me frappe, c'est la taille de cette ville. Elle donne l'impression d'une grande cité avec un habitat très dense. La ville me semble avoir aussi une véritable dimension jeune, avec une forte population scolaire et étudiante. Ce qui explique sans doute les problèmes rencontrés le jeudi soir, place de la Liberté, lors des débordements festifs constatés. La ressemblance avec les débordements de la rue de la Soif et de la place Sainte-Anne, à Rennes, est assez sensible.
Ces rassemblements occupent-ils une place dans vos premières préoccupations de procureur à Brest ?
La justice pénale n'est pas l'organe qui doit gérer de front ce problème de rassemblement festif avec des débordements dus à l'alcool. Je pense qu'il s'agit d'abord d'un choix politique, au sens de la gestion de la cité, qui appartient à la municipalité, qui dispose de pouvoirs de police pour faire face à ces manifestations qui ne sont pas délinquantes mais qui posent problème, j'en conviens. Mais notre domaine d'action et de répression ne peut se concevoir qu'en cas d'infraction et il me semble que ces rassemblements n'appellent pas, dans la situation actuelle, d'intervention policière systématique et musclée. Ceci étant, il est important de dire que l'on ne peut pas tout faire tout seul et qu'il est important de travailler les uns avec les autres. Nous ne nous désengagerons pas, mais nous interviendrons dans un cadre déterminé. Pour l'instant, la clé, ce n'est pas nous qui l'avons. Je dois ajouter que je ne blâme en rien la municipalité, dont je ne connais pas encore exactement la politique en la matière.
De façon générale, ces rassemblements montrent en filigrane le problème d'alcool connu à Brest et qui nourrit par ailleurs bon nombre d'affaires en correctionnelle. Sur ce point, quelle est votre marge de manoeuvre ?
J'ai assisté, mercredi, à une réunion de présentation du conseil intercommunal de sécurité et de prévention de la délinquance, à Guipavas. Au hasard des discussions, j'ai compris que les municipalités se sensibilisaient de plus en plus au problème de l'alcool. Des actions concertées avec le parquet seront menées. Pour le reste, nous intervenons souvent tard dans le processus de l'alcoolisme. Je crois qu'il est possible de trouver des niches dans le travail d'intérêt général auprès de structures s'occupant de l'alcool et des stupéfiants. Je crois aussi aux vertus de la mise à l'épreuve et du suivi médical, à condition d'avoir les solutions pour le développer. Mais l'alcool est d'abord un problème de santé publique et la justice pénale ne remplacera jamais l'enseignant, ne reconstruira pas la famille détruite et ne permet pas de retrouver un emploi.
Vous êtes souvent amené à requérir des peines de prison ferme. Quelle est votre position sur l'utilité de l'enfermement ?
La prison, pour moi, est inéluctable. Elle doit être l'étape ultime qui arrivera nécessairement à un certain stade de délinquance. Je crois qu'elle est vécue par l'opinion publique comme nécessaire en tant qu'expiation. Je sais que la privation de liberté est très grave et dure à vivre, mais il s'agit de l'expression concrète de ce qu'est une peine. Après, tout est question de dosage, d'évaluation de la peine par rapport à certains types de personnes et d'ancrage dans la délinquance.
En parlant de dosage, la peine plancher ne vous a-t-elle pas réduit une certaine marge de manoeuvre ?
Le magistrat doit appliquer la loi et peut-être encore plus le parquettier. Cela ne me choque pas. Je rappelle en outre que la peine automatique existe depuis que la récidive d'alcool au volant annule le permis de conduire. Personne n'a été choqué à l'extrême parce qu'il n'y avait pas la symbolique de l'enfermement. Je conçois que la problématique soit différente pour la peine plancher mais le législateur a laissé une soupape au magistrat. J'essaie de dire que cette peine peut servir si elle est bien utilisée. Je prends l'exemple du dealer de rue. Si on reste, affaire après affaire, dans la sanction symbolique, on donne l'impression que la police ne fait rien et que le dealer jouit d'une certaine impunité. Une peine plancher inspirée peut-être une bonne chose à condition de choisir le contentieux.
Vous arrivez à Brest avec, dans la mission, la part des bateaux pollueurs. Comment allez-vous la mener ?
C'est une prérogative intéressante, une spécialisation dans un domaine lourd historiquement pour les Bretons. Depuis 20 ans, la justice pénale a évolué dans trois domaines: la délinquance économique, la criminalité organisée et la protection de l'environnement. C'est devenu aujourd'hui un contentieux important et justifié auquel j'accorde toute l'importance qu'il mérite.
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