20 avril 2011 à 14h50 - 1 réactions
Julien Cabon et Alan Le Tressoler, les deux membres de l'expédition Pôle Nord 2012, ont été attaqué dimanche dernier par deux ours blancs. Ils ont dû les abattre. Voici le récit intégral d'Alan.
"70°24,841’N ; 021°53,358’W. Dimanche, bordure de banquise, 20h30. Je viens de terminer de prélever des échantillons d’eau, de neige et de glace. Il commence à faire tard et froid, tant pis pour la collecte de plancton, on fera ça demain. Je sors de l’eau, j’enlève la combinaison de survie, il n’y a plus qu’à prendre le point GPS, ranger les affaires, et on se remet en route vers le campement.
Le temps est extraordinairement beau, la journée a été très productive, et l’ambiance est très bonne. Une excellente journée en somme. C’est le chaos tout autour, la glace est fracturée de partout, fragile. Nous nous trouvons sur une plaque qui ne fait que quelques dizaines de mètres carrés. La banquise "solide" et plane n’est pourtant qu’à quelques mètres. Je prends le point GPS, et à ce moment précis, Julien aperçoit 2 ours à une trentaine de mètres.
Le chien n’a pas aboyé et tente de s’enfuir sans dire un mot. Il a l’air aussi terrifié que nous. Les ours se rapprochent. J’empoigne le fusil, il est déjà armé. L’outil dont on ne se sépare jamais, tout en espérant ne jamais avoir à l’utiliser. On prend les sifflets et c’est parti pour un "boucan d’enfer". En principe ça suffit pour faire fuir les ours. Pas ceux-ci.
Le plus proche n’en finit pas de s’approcher, le deuxième fait le tour d’un iceberg. On souffle dans les sifflets à s’époumoner, on crie, on prend la pelle, les raquettes, on se montre le plus grand possible. Des automatismes qui ressortent des formations sur la défense contre les ours. Il n’est plus qu’à une vingtaine de mètres. Coup de semonce en l’air. Une fois, deux fois. Ça ne l’arrête même pas, il se dresse sur ses pattes arrières, nous regarde, puis s’approche encore. Il faut recharger, ça commence à devenir une situation critique.
Boule au ventre. Qu’est-il en train de se passer ? Inimaginable. Nous sommes des proies, et devant nous, qui approche toujours, le plus grand des prédateurs terrestres. Un chasseur. Un carnivore. Il n’en fini pas d’approcher. Deux ours, il ne reste plus que neuf balles. Les coups de semonce n’ont servi à rien, le chien est toujours muet. C’est reparti pour un "boucan d’enfer". Il va bien finir par partir non ?! 15 mètres, il flaire dans notre direction. Le cœur bat à tout rompre, et on s’époumone pour le faire fuir. Il approche, moins de 10 mètres. Il n’est plus qu’à quelques centimètres de "notre" plaque.
En deux bonds il serait sur nous. Nous sommes en danger. Troisième coup de semonce en l’air, il continu d’approcher. Nous sommes en grand danger, véritablement. Deux ours que rien ne fait fuir, il ne reste que huit balles. Ma vie est en jeux, celle de mon collègue également. Moins de dix mètres et il approche toujours. Il n’y aura pas moyen de le faire fuir. Que faire d’autre ? Il faut prendre une décision, tout de suite, dans cette fraction de seconde. Il approche. Trop près, vraiment trop près. Je tire. Il est touché à l’épaule. Je recharge, je tire à nouveau. Il est touché au thorax, du moins je le pense. Il s’enfuit enfin. Il faut recharger et tirer à nouveau. Un ours blessé est encore plus dangereux. Un coup, deux coups, trois coups. Je pense l'avoir raté, mais je le vois peiner. Espérons qu’il ne reviendra plus.
"Bordel, qu’est ce qu’il vient de se passer ?". Tout s'est déroulé si vite. Il ne reste plus que trois balles. Le deuxième ours approche. "C’est pas possible, c’est pas possible ! Mais va-t-en ! Va-t-en !". Et c’est reparti pour un "boucan d’enfer". On crie même sur le chien. "Mais aboie bon sang !". Non, il n’aboie pas, il cherche à s’enfuir, sans faire de bruit. L’ours continue d’approcher. Il arrive. Il avait l’air petit à côté de l’iceberg, et il est plus petit certes, mais c’est clairement un ours adulte. De toute façon dans ce genre de situation, il n’y a jamais de petit. Il y a un ours, un point c’est tout. Il sera toujours trop gros pour nous.
Coup d’œil derrière, il ne manquerait plus qu’il y en ait un autre. Non, pour l’instant on peut rester concentré à faire fuir celui qui approche. A-t-on bien regardé ? N’y a-t-il vraiment pas d’autre balles ? Non. Trois et seulement trois balles. Mais l’ours repart en sens inverse. Ouf, sauvé. On prend de grandes inspirations. On se calme. C’est fini ? Non. L’ours ne va pas loin. Il monte au sommet de l’iceberg, nous observe, et revient vers nous. "Je t’en prie, va-t-en ! Ne me force pas à recommencer !". On se fait le plus grand possible, les bras en l’air avec la pelle et les raquettes à neige. Boucan d’enfer. Il continue d’approcher.
La tension est maximale, le stress énorme. Il est à 20 mètres. Il se lève sur ses pattes arrière et nous observe. Il se rapproche. En bon prédateur, il va se mettre face au vent, et surtout face au soleil. J’ai peur d’être ébloui, mais on le distingue clairement tout de même. On crie aussi fort que possible et autant que possible. Il continue d’approcher. Il n’est plus qu’à 15 mètres. Ce n'est pas la panique, mais le stress est énorme, la tension palpable. Il est juste là. Ça y est, il est monté sur "notre" plaque de banquise, à moins de dix mètres. Il est prêt à bondir, en appui sur ses pattes arrières, penché sur ses pattes avant. J’attends le dernier moment.
C’est surréaliste, terrifiant. On ne va pas tirer sur deux ours tout de même ! Mais il est là, face à nous, à moins de dix mètres, prêt à bondir. Encore une fois nos vies sont réellement en danger. Un seul coup de patte et on est mort. Mais il n’y a plus que 3 balles. Il ne faut pas se rater, il ne faut pas le rater, et va savoir, il y a encore une lueur d’espoir qu’il s’en aille, que tout s’arrête, que le pire soit évité. Miracle, c’est ce qui semble se passer. Il fait demi-tour. Il s’en va par où il est venu. Une fraction de seconde supplémentaire, et c’était un deuxième drame. Il est à 30 mètres. "C’est bon, il s’en va. On a évité le pire".
On continue à faire du bruit, il faut qu’il s’en aille pour de bon, pour qu’on puisse nous aussi s’en aller pour de bon. Quitter le lieu du drame. Au plus vite. Fuir. Mais bon sang, c’est pas vrai, il revient. "Mais va-t-en ! Va-t-en bon sang ! Quel cauchemar ! Va-t-en !". Il approche tout en se mettant face au soleil. Il approche. Moins de dix mètres. Les mains cramponnées au fusil, criant à tout rompre. Il continue d’avancer. Il continue d’approcher. Il va encore falloir prendre une décision affreuse, irréaliste. Un instant pétrifiant, terrifiant. L’alternative du diable. La moins pire est cependant lui mort que nous. Il continue d’approcher, j’arme le fusil. Lueur d’espoir, ça le surprend et il fait demi-tour. Ça y est, enfin, cette fois, tout va s’arrêter. Il va partir, on va s’enfuir. La boule au ventre d’avoir mis un ours à terre, mais à la dure cruauté de "c’est lui ou nous", ça aura été lui.
Ultra stressés, les nerfs à vifs, pas fiers, pas joyeux, mais en vie. Enfin ça va s’arrêter. Enfin. Que tout s’arrête. Il lui a fallu moins de deux secondes pour parcourir une distance plus grande que celle qui nous séparait. Mais il s’arrête, et fait demi-tour. "C’est pas possible bon sang ! C’est pas possible ! Mais va-t-en pour de bon ! Va-t-en ! Ne me force pas à faire ça !". Il revient. Tout ce passe très vite, trop vite. Il n’est plus qu’à une longueur de laisse, environ cinq mètres. Je le regarde dans l’œil. Un œil rouge, encore plus effrayant. En un bon il serait sur nous. Il continue d’avancer. Il est trop proche. Beaucoup trop proche. Je tire. Il bondit mais ne s’éloigne pas vraiment. Je tire à nouveau. Il s’enfuit pour de bon. Il ne reste plus qu’une seule balle. "Bon sang, et s’il y en avait un troisième ?!". On est là, pris au piège, une seule balle et deux ours blessés. Sa fuite nous laisse un peu de répit pour fuir à notre tour.
Tout s’est passé si vite, trop vite. Ça ne fait pas 10 minutes que Julien les a vus pour la première fois. Dans nos têtes, l’impression d’un éclair. Il faut prévenir les autorités. Deux ours blessés, deux hommes, une seule balle. "Mais que vient-il donc de se passer ?". Une tragédie en deux actes, à toute vitesse. Un drame. Deux fois, j'ai pris la décision d’un geste que je n’aurais jamais voulu commettre. Et que j’ai pourtant commis, pour sauver ma vie et celle de mon équipier. Triste soirée sur la banquise. Fuyons, fuyons ! Les ours, ce lieu. Un million de pensés dans la tête. Mais pourquoi ? mais pourquoi n’ont-ils pas fuis ? Pourquoi étaient-ils si agressifs ? Pourquoi étaient-ils si obstinés ? Pourquoi le deuxième est tout de même venu alors que le premier était à terre ? Ai-je correctement agi ?
Ça y est, les autorités sont prévenues, et nous prêt à partir. Il est temps de quitter ce lieu, en restant sur nos gardes, le plus vite possible. Le chien aussi est pressé de s’enfuir, il tire comme un forçat. 30 minutes plus tard, nous sommes de retour à notre campement, et les secours arrivent. Les secours, c’est un chasseur d’ours. Il a repéré un des ours, mort, cherche toujours le deuxième. Dans l’après-midi il en a repéré trois dans les parages. Il y en avait donc réellement un troisième. Il n’a pas de balle pour le genre de fusil dont on dispose. Il va donc se mettre en hauteur sur une colline pour repérer le deuxième ours et nous surveiller pendant que nous allons skier jusqu’au village le plus proche, à environ 5 km de là. On n’aura jamais skié si vite.
Ça y est, on est au village, en sécurité. La nuit sera blanche. Impossible de réaliser ce qui vient de se passer. Est-ce que ça c’est vraiment passé ? Je me pince. Oui. Triste nuit en arctique. Nous sommes sous le choc. Sous le choc de la violence de la scène, sous le choc de nos gestes, sous le choc du deuil de deux ours. Le lendemain, les chasseurs d’ours ont repéré les deux ours, morts sur la banquise. Elle est très fragile, ils vont voir comment faire pour les récupérer. Police, rapport, « pas de problème les gars, vous avez fait ce qu’il fallait faire ». J’aurais préféré ne jamais avoir à faire ce qu’il fallait faire…".

24 avril 2012 à 10h02
10 décembre 2010 à 09h00