10 novembre 2011
Scène émouvante et chaleureuse, lundi, rue Branda, au coeur de la nuit brestoise. Une foule ravie se presse contre la portière d'un imposant busde tournée, garé près du cabaret Vauban. Beaucoup de quinquas mais aussi des jeunes. C'est au tour d'un garçonnet d'une dizaine d'années, accompagné de sa maman, de s'engouffrer dans le véhicule. Pas facile. Il porte une guitare presque aussi grande que lui. Il est venu la faire dédicacer par son idole, Johnny Winter.
Oui, Johnny, pas Ophélie. Avec ses airs de vieilapache, son corps décharné couvert de tatouages et une quasi-cécité, cette légende de la musique populaire américaine n'incarne pas, de prime abord, le modèle pour ados du genre Robert Pattinson, le héros de «Twilight».
Sa façon virtuose de jouer le blues et son itinéraire hors du commun sont pourtant parvenus aux oreilles du gamin. Ce soir-là, grâce au travail de l'association Mémo, Johnny Winter a fait de Brest l'une des seules dates de sa tournée française. Bien qu'éprouvé par une heure et demie de concert dans un cabaret Vauban archi-comble, il accueille encore ses fans, un à un, avec son accent traînant de Sudiste. Qui dit mieux ?
«L'effervescence permanente»
John Dawson Winter est né le 23 février 1944, à Beaumont, Texas. Albinos, tout comme son frère cadet Edgar, il n'a guère la cote avec les autres enfants. «C'était relativement dur à l'école élémentaire. Je n'avais pas beaucoup de potes», se contente-t-il de dire. Johnny Winter se venge sur sa guitare, qu'il triture avec obstination. Il a un don : il garde en mémoire les solos de tous les disques qui passent entre ses mains.
«J'ai commencé à jouer à 9-10 ans. C'est à partir de là que les gens ont commencé à me regarder différemment», explique-t-il. À l'époque, le blues, le gospel, la country, le rythm'n blues et la musique cajun résonnent dans tous les clubs des États du Sud. «C'était l'effervescence permanente. Il était possible de jouer partout», se remémore-t-il. Bientôt gloire locale, il monte même sur la scène d'un club pour taper le boeuf avec un certain B.B. King, qui n'en revient pas d'entendre le public noir scander le nom d'un blanc ! Nous sommes alors en 1962 et la ségrégation ne sera abolie qu'en 1964...
L'égal des plus grands
La consécration arrive en 1969, avec un contrat chez la maison de disques Columbia. «Je me suis dit: j'y suis arrivé !». C'est le tourbillon de la célébrité. Il est l'égal, en plus survolté, du Britannique Éric Clapton. Il est l'ami de Jimi Hendrix, de Janis Joplin, remplit les stades, échange des morceaux avec les Rolling Stones, se produit à Woodstock. «Mon manager m'avait dit que c'était une mauvaise idée, que ça ne marcherait jamais !», rigole-t-il.
Mais l'épisode qui reste au panthéon de ses souvenirs, c'est le coup de main qu'il donne, en 1977, à son idole, Muddy Waters, tombé dans l'oubli. Muddy Waters ? L'un des pères fondateurs du blues rural, venu du delta du Mississippi, qu'il a ensuite électrifié, au point que sa musique a résonné jusqu'en Angleterre, où de jeunes gens nommés Brian Jones, John Lennon, Keith Richards, Peter Green... étaient à l'affût. Johnny Winter produit son album et part en tournée avec lui. «Un très très grand moment!»...
«Je suis toujours vivant»
Il y en a eu bien d'autres, moins gais, en raison d'une sévère addiction à l'héroïne, qui l'amènera plusieurs fois au bord du gouffre. Il en porte les stigmates et doit désormais jouer assis. «Aujourd'hui, j'ai tout arrêté, définitivement. Et je suis toujours vivant !», continue-t-il. Entouré de musiciens dévots, c'est tout pour la musique. Les seuls écarts sont quelques cigarettes mentholées et... les tatouages, son péché mignon. Le dernier a été fait il y a quelques mois, au Japon. Une suite d'idéogrammes qui signifie «le pouvoir du son du blues». Ce fut compliqué car le symbole du blues n'existe pas au Pays du soleil levant. Là, il s'esclaffe vraiment. Quelle incongruité !
26 mai 2012 à 10h50
26 mai 2012 à 06h41
26 mai 2012 à 08h07