22 septembre 2009 - 6 réactions
Qui a tué et brûlé Marie-Michèle Calvez, au Guilvinec, le 22 septembre 1994 ? Depuis quinze ans, le pays bigouden se creuse d'autant plus les méninges que la vérité affleure.
Sur la route côtière entre Penmarc'h et Le Guilvinec, au lieu-dit Poulguen, la lande a avalé les derniers vestiges de l'ex-conserverie à poissons Raphalen, «l'usine Kaoc'h» - l'usine à merde -, comme l'appelaient les Bigoudens.
«Faire le deuil? Impossible»
Dans la nuit du 21 au 22septembre 1994, c'est derrière ces ruines que le corps calciné de Marie-Michèle Calvez fut découvert, enfermé dans le coffre de sa Seat Ibiza incendiée. L'une des plus sordides affaires criminelles du pays bigouden débutait. Quinze ans plus tard, elle n'est pas achevée. À Plonéour-Lanvern, sa commune natale, personne n'a oublié l'enfant du pays, «adorable, toujours souriante. Pourtant, avec sa maman qui était décédée jeune, ça n'avait pas toujours été facile pour elle». Une femme lâche: «Marie-Michèle est dans un coin de ma tête. Et je me dis qu'il y a un assassin en liberté». On confie que «ça ferait du bien de savoir». La simple évocation de son nom réveille les tergiversations. La piste trop vite abandonnée de marins pêcheurs des Sables-d'Olonne, en goguette le soir du meurtre, revient souvent. Tellement rassurant de penser que le meurtrier n'est pas membre de sa communauté...
Pourtant, il semblerait bien qu'il le soit.
Tout ramène à un proche de Marie-Michèle, qui connaissait parfaitement ses habitudes et la région. Quelqu'un qui a continué à vivre impunément, alors que la famille de Marie-Michèle Calvez, elle, ne vit plus. Ou plutôt «vit avec ça», résume sa soeur, Catherine Calvez: «Il n'y a pas un jour où je n'y pense pas. Faire le deuil? Impossible. Je n'ai qu'une envie, savoir. Je ne veux pas me laisser aller au défaitisme, sinon ce n'est plus vivable».
«Marie-Michèle se posait»
Elle ressasse ce 22septembre 1994. Peu après 3hdu matin, deux marins pêcheurs préviennent les gendarmes qu'une voiture brûle derrière l'usine désaffectée. Les incendiaires sont parvenus à leurs fins: grâce à un dispositif de mise à feu élaboré, les flammes se sont propagées à la malle arrière. En enlevant le bouchon d'essence, ils ont aussi évité que le véhicule n'explose. Les techniciens d'identification criminelle découvrent un corps très abîmé. Il sera impossible de déterminer l'origine de la mort. Grâce à l'immatriculation de la Seat, ils remontent jusqu'à Marie-Michèle Calvez, démarcheuse en assurances pour l'UAP. Célibataire, âgéede 40 ans, elle habite rue des Hortensias, à Plonéour-Lanvern. Femme belle et indépendante, elle a entamé, quelques mois auparavant, une relation avec un médecin généraliste. «Elle avait envie de se poser», raconte Florida Struillou, l'une de ses grandes amies. Le samedi précédant sa mort, elle a d'ailleurs brûlé, en compagnie de son ami, tout un fatras de courriers et d'encombrants dans le petit pré qui voisine sa maison. Peut-être une façon de tirer un trait sur les années passées. Elle aurait aussi évoqué des projets de mariage à quelques connaissances.
Dérangée pendant sa toilette?
Le 21septembre 1994, elle quitte le domicile de son compagnon vers 8h, repasse chez elle, rue des Hortensias pour sortir son chien, Zygomar. Puis débute ses rendez-vous. Elle est habillée d'un tailleur, d'une veste et d'une jupe droite, d'un imperméable beige et de chaussures basses. Le midi, elle déjeune à l'hôtel-restaurant du centre, au Guilvinec. Puis reprend son activité. Vers 18h30, elle a rendez-vous avec son dernier client, au Guilvinec. Elle serait repartie une demi-heure plus tard. Il est prévu qu'à 20h, elle retrouve son ami. Le couple a rendez-vous avec un peintre, à qui il a commandé deux tableaux. Elle n'a jamais rejoint son compagnon. Mais malgré tout le mal que son meurtrier s'est donné pour faire croire le contraire, elle est repassée chez elle. Il lui fallait rentrer Zygomar, qui aboie la nuit. Peut-être aussi voulait-elle se changer, manger sur le pouce et faire un brin de toilette. Un riverain qui promène son chien ce soir-là aperçoit sa Seat Ibiza garée devant chez elle. Personne ne verra plus Marie-Michèle, hormis son meurtrier. Plusieurs proches racontent que l'on rentrait chez elle sans façon, et que l'on s'annonçait ensuite.
Dérangée pendant sa toilette?
Il n'y avait pas de désordre dans la maison mais un tube de dentifrice entamé a été laissé sur le buffet de la cuisine. Le criminel aurait pu rentrer la Seat Ibiza dans la cave et attendre la nuit noire pour ressortir. Il en aurait profité pour réunir quelques morceaux de bois, serviettes et torchons qui ont servi à nourrir le brasier. Et aussi pour trouver un complice.
«L'animal à quatre pattes»
Car il y avait bien une seconde voiture pour suivre la Seat jusqu'au Guilvinec et permettre ainsi la fuite des
deux hommes
. «Il faut être tordu pour faire ça. Et connaître aussi les ?ribin? par Saint-Jean-Trolimon pour ne pas risquer de tomber sur un contrôle de gendarmerie», estime une proche. Ils y sont pourtant parvenus. Vers 2h30 du matin, la seule riveraine du site a entendu un moteur de Seat Ibiza-son fils en possède une -, s'arrêter non loin de chez elle. Puis une deuxième voiture survenir. Quelques minutes plus tard, elle entend distinctementdeux voix masculines :«C'est bon comme ça, on y va». Puis un véhicule démarre en trombe. Après les marins en virée, le compagnon de Marie-Michèle fut soupçonné du meurtre. Puis le cercle d'amis et même une relation professionnelle. En vain. Un coup de théâtre pourrait-il survenir aujourd'hui? Du remords d'un confident du meurtrier, voire du meurtrier lui-même, comme ça vient de se produire à Annemasse (Haute-Savoie), où un homme de 53 ans a avoué le meurtre d'une épicière, 34 ans après les faits. Max Clorennec, ami d'enfance de Marie-Michèle, ne croit pas aux remords. Le complice pourrait-il alors être le maillon faible? Le père de Max, Roger Clorennec, voisin de Marie-Michèle à l'époque, ne le pense pas non plus: «Ces deux-là doivent être très liés. Et un animal à quatre pattes tient mieux debout qu'un animal à deux pattes».

Une prime de 45.730 €. En 1998, alors que la justice était dans l'impasse, la famille de Marie-Michèle Calvez avait débloqué une somme de 300.000 F (45.730 €) qui serait versée à toute personne apportant un renseignement capital pour l'enquête. Cette récompense est toujours d'actualité.
Effets personnels jamais retrouvés. Le sac à main de Marie-Michèle Calvez , son cartable professionnel, une gourmette en or, sa montre rectangulaire de marque Yonger et Bresson, le troussseau de clés de son domicile, ainsi que la clé et le bouchon d'essence de sa Seat Ibiza n'ont jamais été retrouvés.
Le meurtre de Marie-Michèle Calvez est le plus vieux dossier criminel non élucidé de la juridiction quimpéroise. Son instruction est aujourd'hui confiée à la magistrate Sophie Sourzac mais la première juge chargée de cette affaire fut Françoise Mariaux. Désormais vice-procureur du parquet de Brest, cette dernière n'a rien oublié de ce qui fut «l'un des plus importants» dossiers qui jalonnèrent ses trois années quimpéroises. Malgré le temps qui passe, elle reste pugnace: «Que le dossier soit encore vivace signifie qu'il y a encore de quoi enquêter. Il y a sûrement des gens qui n'ont pas parlé. Si l'auteur est encore en vie, la vérité peut encore éclater. Et puis les techniques d'enquête ont évolué. Des choses peuvent être exploitées différemment». Elle en est intimement convaincue: «Des langues peuvent se délier. Dans un moment de lucidité, des personnes peuvent réaliser qu'on ne peut rester à assumer des choses comme celles-là. Ne pas parler, c'est couvrir des agissements graves, c'est être complice de ce qui s'est passé. C'est se mettre du côté du coupable. Le jour où la vérité éclatera, tant pis pour ces personnes».
«Faire le deuil ? Impossible. Je n'ai qu'une envie, savoir».
