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Quai des bulles. L'enfant et la guerre

28 octobre 2012

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Malouin et auteur de BD, le dessinateur virtuose Marcelino Truong joue ce week-end à domicile, au festival Quai des bulles. Son roman graphique raconte l'histoire de sa famille plongée dans le drame du Vietnam, au début des années 60. Il va y avoir du monde à Saint-Malo (35) pour se faire dédicacer «Une si jolie petite guerre», un récit subtil et drôle.

Intarissable conteur et illustrateur infatigable, Marcelino tranche sur ses confrères du crayon et du pinceau. Certes, il a «appris à dessiner sur le tard et sur le tas» mais il est aussi agrégé d'anglais et diplômé de Sciences Po. Il en a gardé une grande rigueur intellectuelle, un souci d'objectivité et d'exactitude qui lui a bien servi pour reconstituer sa vie en culotte courte à Saigon, de 1961 à 1963. Les Français ont alors quitté le Vietnam et les Américains ne sont pas encore arrivés en force. La famille Truong va vivre dans cet entre-deux, où les tensions montent avec la guerre qui gronde dans le delta du Mékong. «Contrairement au scénario classique, qui voyait certains Français revenir avec une belle Indochinoise, ce n'était pas habituel de voir une jolie femme blonde, ma mère, née à Saint-Malo, épouser un jeune diplomate vietnamien, dit-il, avec son sens du détail. Ils s'étaient rencontrés pendant leurs études à la Sorbonne».

«On trouvait ça rigolo»

«Lorsque mon père a été rappelé à Saigon, en 1961, on est tombé dans une double transgression. Alors que la France était partie du Vietnam, après Diên Biên Phu, en 1954, mes parents revenaient s'y installer. Il fallait être un peu inconscient, analyse aujourd'hui Marcelino. Mais nous, on trouvait ça rigolo. Les jeeps aux carrefours, les soldats américains qui arrivaient par bateau au bout de la rue Catinat, avec la piscine du Cercle sportif et les glaces de Givral pour échapper au grand bain de vapeur de la ville». Beaucoup croyaient qu'Oncle Sam ne ferait qu'une bouchée d'Oncle Ho, sauf qu'au Nord, le régime d'Hô Chi Minh marche au pas, tandis que le gouvernement du Sud, soutenu par Washington, est miné par les conflits. Catholiques contre bouddhistes, civils contre militaires, le tout sous l'oeil de la presse. Le titre du livre, «Une si jolie petite guerre», est d'ailleurs tiré du récit d'un journaliste américain, William Prochnau, qui décrit cette guerre de cocagne où les filles sont belles, la cuisine délicieuse et où il suffit, pour aller au front, de prendre l'hélico du matin qui vous ramène le soir, à l'heure de l'apéro.

Mieux qu'un livre d'histoire

Attentat du 27février 1962, bataille d'Ap Bac... au fil des chapitres, le conflit s'étend et se durcit. Grâce aux planches de Truong et à ses flash-back explicatifs, on comprend la progression des Vietcongs mieux que dans un livre d'histoire. Il explique la signification des mots et leur usage à double sens. Car dans une guerre révolutionnaire, ce qui s'appelle «résistance» à Hanoï devient «insurrection» à Saigon. Les parents de Marcelino sont pris dans ces contradictions et l'auteur rapporte un propos de son père: «Notre cause est juste mais nous n'avons pas le beau rôle». Traité de «fantoche» par les «progressistes» du monde entier, le régime sud-vietnamien est finalement tombé en 1975 et Marcelino Truong s'insurge contre ceux qui feraient de lui un «fils de fantoche». Àses yeux, Saigon n'était pas plus un «valet de l'impérialisme» Hanoï, une «marionnette de Moscou». Mais il lui a fallu cinquante ans et265pages pour raconter cette histoire, depuis ce qu'il appelle encore «le camp des vaincus». L'ancien du lycée Jacques-Cartier de Saint-Malo, qui faisait la plonge l'été à l'hôtel de l'Univers, peut désormais se retourner la tête haute sur son passé. Il lui reste, en attendant de voir une vraie démocratie émerger au Vietnam, à écrire un récit qui serait celui de la sérénité. [TIT-NOTE_B]Pratique [/TIT-NOTE_B]

Saint-Malo, aujourd'hui, à 16h15, projection du film de Marie-Christine Courtès, «Mille jours à Saigon» qui retrace l'histoire de MarcelinoTruong.

  • Thierry Dussard

Le making-of d'un manga à la française

«Au départ, je voulais écrire mes souvenirs de ces trois ans à Saigon en y ajoutant des photos et quelques dessins, comme un scrapbook, se souvient Marcelino Truong. Mais mon éditeur m'a demandé de rester dans l'univers de la BD, en dessinant un gros roman graphique comme un manga». D'un format plus petit qu'une BD, mais beaucoup plus épais, il a donc fait le choix du manga. Dans le sillage du succès de «Maus», d'Art Spiegelman, publié aux Etats-Unis, en 1981, et de «Persepolis», de la Franco-Iranienne MarjaneSatrapi, sorti en 2000. «Du coup, le côté familial a pris de l'importance, alors que c'est le versant de cette histoire que je souhaitais laisser à l'arrière-plan, poursuit Marcelino. On est toujours pudique à l'égard de sa famille et, en même temps, je tenais absolument à rester lucide et sincère, à ne pas taire les hauts et les bas de ce couple, avec ses quatreenfants, poussés malgré eux sur l'avant-scène d'une guerre post-coloniale». Dans son ordinateur, Truong a stocké des milliers de photos du Saigon de l'époque afin de retrouver cette atmosphère très particulière. Sans tomber dans un exotisme trop facile. «Le projet a démarré il y a plus de vingt ans, quand je suis tombé sur les lettres écrites par ma mère à ses parents, à Saint-Malo. Cette correspondance était, pour elle, une soupape, un exutoire à son caractère atrabilaire».

Un chef-d'oeuvre en papier

Des extraits viennent donc rythmer le récit, tout comme les dessins d'enfant envoyés aux grands-parents. «Dis papa, c'est quoi un coup d'État?», demande Marcelino à son père, héros d'une guerre quotidienne, obligé de se battre sur deux fronts. Au bureau, il doit défendre un président Diem guère reluisant et à la maison, rassurer femme et enfants. Dans l'appartement du boulevard Nguyen Huê, en plus des épées et des mitraillettes, les garnements organisent combats de grillons et duels de poissons (betta splendens). La guerre imbibe tout, comme un orage de mousson. «Nous étions des chenapans mais pas des fils de fantoches», affirme Marcelino, qui se méfie des extrêmes de tous bords. Et lorsqu'il est retourné au Vietnam, en 1991, afin de se documenter, il a fait attention à ne pas se laisser trop endoctriner par un cousin de son père devenu député. Le projet a encore infusé dix ans, avant qu'il commence à écrire le scénario de ce roman graphique rédigé en trois mois. Puis il s'est lancé dans les crayonnés planche par planche, pendant un an. «Tout en continuant à dessiner dans la presse pour vivre, ajoute-t-il. Et j'ai ensuite mis trois mois pour tout mettre en couleur pendant l'été dernier. Cela fait 3,5 planches par jour!». Arrivé au bout de ce marathon, le voici de retour à la case départ, au pied des remparts de sa chère cité corsaire, avec un chef-d'oeuvre en papier. Après «L'Amant», de Marguerite Duras, il faut lire «Une si jolie petite guerre», de MarcelinoTruong, le chapitre suivant de la longue histoire d'amour entre la France et le Vietnam.
  • T.D.
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