15 août 2010
Photographe du temps suspendu et de l'espace clos, que ce soit une colonie de vacances ou un squat parisien, Marion Poussier s'intéresse à ces lieux et à ces moments que le hasard condense. Attente et ennui imprègnent ces images incertaines où son objectif transforme la précarité des situations en rareté des rencontres. Exemple, ces vues prises, entre 2003 et 2005, dans trois centres de vacances différents à Morlaix, Avignon et Fouesnant. Ici, la brume de mer sert de toile de fond à des amours d'adolescents. Plus loin, des baisers s'échangent sur un banc. Tandis qu'à Paris, dans le squat de la rued'Avron, les familles de migrants laissent la place aux chaises vides et aux divans désertés.
Militante à ses heures
Engagée, Marion Poussier défend le droit de vote pour les étrangers aux élections locales. Depuis 1992 et le traité de Maastricht, ce droit est d'ailleurs accordé aux membres de l'Union européenne mais peu appliqué. Sa série de portraits aux regards interrogateurs parle d'elle même mais les bulletins restent dans les mains de ses personnages, qui réclament en vain:«J'y suis, j'y vote». Ce projet de la mairie du XXe arrondissement, où elle habite près de la Nation, s'est transformé en affiches collées sur les panneaux électoraux, puis sur les murs pendant la présidentielle de 2007. «Je suis un peu militante à mes heures. Quand on a un outil comme un appareil photo, il faut s'en servir», déclare cette sarkophage discrète, qui met en images, et non en scène, la détresse silencieuse du monde. Troislivres en ont gardé la trace, publiés aux Éditions Filigranes, par Patrick Le Bescont, le grand couturier du livre de photo:à chaque projet correspond un format et une maquette différents. Livre carré, format CD, dont il faut découper les pages pour découvrir les habitants du squat. Ou taille plus classique pour «Un été», dont les pages de garde bleu pastel tiennent lieu de légende et de texte.
La photo de classe revisitée
Trois, c'est un chiffre fétiche en photo, et pour montrer Beyrouth, Tel Aviv et Téhéran, Marion Poussier a choisi malicieusement la noirceur de la nuit. À défaut de faire tomber les frontières - tout Israélien est interdit de séjour au Liban ou en Iran, et réciproquement - les barrières semblent abolies. «La libre circulation des désirs», titre de la série, franchit les limites en pointillé des interdits, dépasse en douceur les impasses imposées par les tabous. «La nuit permet de ne pas différencier les pays», précise-t-elle, toujours soucieuse d'effacer les catégories, fille ou garçon, homo ou hétéro, jeune ou vieux. Cours de récréation ou maisons de retraite, sa photographie souligne les paradoxes de ces huis clos domestiques, qui s'évertuent à barioler leur univers de tons colorés, comme pour cacher l'enfermement. Autre exemple, Marion Poussier a revisité la photo de classe, en créant un «flip book» dans l'école de Lombez (Gers), qui voit défiler une brochette d'élèves et leur maitresse au cours d'un accéléré drolatique de tenues différentes, du noir et blanc à la couleur, racontant le passage des années 1900 à 2007. Cette jeune artiste «fait partie des guetteurs de nos sociétés», estime Yann Le Goff, directeur du Centre atlantique de la photo.
Pur produit de l'argentique
Comme quoi les séances familiales de diapo, même à haute dose, donnent parfois naissance à des carrières insoupçonnées. «Mon père, journaliste, avait aussi un vieux labo où j'ai commencé à m'initier au noir et blanc mais je préfère la couleur, qui est plus riche». Résultat, son travail respire une fraîcheur et une netteté qu'on pourrait croire issues du numérique. Erreur, cette radicale douce est un pur produit de l'argentique, auquel elle accorde une profondeur sans équivalent. Et ses références sont américaines, chez Diane Arbus ou Bruce Davidson, deux photographes de l'implicite. «J'aime bien le fait de ne pas voir la photo tout de suite et de pouvoir ensuite regarder à tête reposée la planche contact». Après les appareils jetables pour aller en colo et son premier reflex Canon offert pour ses 18 ans, elle est passée au «Blad» et au Mamiya C220. Deuxappareils 6x6 qui exigent d'incliner la tête pour cadrer. N'allez pas croire pour autant que Marion Poussier demande la permission avant de presser le bouton. «J'appuie quand je sens une photo, c'est tout. Les gens voient bien que je photographie. Et ils me laissent faire ou je m'en vais. On est dans le tacite».
25 mai 2012

25 mai 2012 à 07h10