23 décembre 2011 - 1 réactions
Le projet du gouvernement de relever le taux de TVA applicable au livre de 5,5 à 7%, après avoir été rejeté par le Sénat la semaine dernière, vient d'être adopté par l'Assemblée nationale et devrait être applicable dès le mois d'avril. Il rencontre une véritable levée deboucliers chez les libraires, déjà fragilisés par la concurrence d'Internet. Même avec le prix unique du livre, tous les libraires nesont pas logés à la même enseigne, les grosses cylindrées bénéficiant de remises qui leur offrent des marges plus confortables. Selon les sources, la rentabilité commerciale des librairies se situerait entre 0,3et1,5%. «Quand le taux de TVA va passer à 7%, de nombreux petits libraires indépendants vont immédiatement seretrouver en négatif», estime Galaad Prigent, de la Petite librairie, à Saint-Martin. «D'après les informations qui circulent, plus de 200 librairies pourraient ainsi disparaître. Mais la première information à tirer de ce projet, c'est que le livre n'est donc plus considéré comme un produit de première nécessité. On assiste àune véritable attaque contre le livre». D'après les calculs des responsables de la Petite librairie, l'augmentation de TVA représente, dans les deux années à venir, l'équivalent de trois mois de salaire.
«Un projet très choquant»
Gwen Duguy, responsable librairie de l'Espace culturel E.Leclerc de Gouesnou, regrette lui aussi l'augmentation de la TVA. «C'est un très mauvais signe d'augmenter le prix des livres, dit-il. D'autant que le marché est en baisse auniveau national. Cela peut remettre en cause lachaîne du livre et on ne connaît pas l'impact que cela pourra avoir». Il trouve que «ce projet est très choquant et désastreux au niveau symbolique. Depuis Gutenberg, les livres servent à faire circuler les idées. La hausse de la TVA, c'est un recul de la civilisation. Les êtres humains ont besoin des livres comme ils ont besoin de boire etde manger». Les responsables de l'Espace culturel constatent, parailleurs, que le débat a davantage porté sur l'aspect technique du changement de taux que sur le problème de fond. Traiter 65.000 références peut en effet prendre plusieurs mois...
Acheté à 5,5%, vendu à 5,5%...
Didier Labouche, de la Librairie des voyageurs, a décidé de ne pas s'embarrasser avec ce problème: «Non mais vous imaginez le bazar considérable que c'est de réétiqueter 6.000 références! Moi, les livres que j'ai acheté à 5,5%, je vais les vendre à 5,5%. S'il faut aller enprison pour ça et bien, j'irai en prison!». Ensemoquant gentiment au passage de la ministre Valérie Pécresse qui pense que les libraires peuvent liquider leur stock en deux mois, Didier Labouche demande: «Et ils croient que c'est comme ça qu'ilsvont résoudre la crise? Leur crise! En grattant des centimes sur le prix des livres? Même s'il faut relativiser parce que l'augmentation est minime, c'est très symbolique. Taxer un peu plus le livre, c'est minable, c'est naze comme idée».
Les éditeurs pris de court
Les libraires de la Fnac, débordés en pleine période de Noël, prennent l'augmentation du taux de TVA comme «une mauvaise nouvelle» mais attendent le début d'année pour avoir des nouvelles des éditeurs. Même chose pour Dominique Leroux, de la librairie Excalibulle. «Je n'ai pas trop eu le temps de me renseigner pour l'instant, j'ai d'autres chats à fouetter, mais même les éditeurs sont pris de court. Déjà que le livre ne se porte pas très bien, ce n'est pas une bonne nouvelle. Etsil'augmentation n'est pas énorme, sur le budget des consommateurs, c'est çaplusçaplusça...». Même son de cloche du côté de la Procure, qui attend aussi le début 2012 pour avoir plus d'informations.
Vive les petits éditeurs!
Quelques libraires indépendants cherchent à élargir le débat. «La question qui se pose aujourd'hui, c'est de savoir quels livres on veut défendre et quelle place on leur accorde», déclare Galaad Prigent. «On a des clients qui sont amoureux des livres de qualité. Mais l'économie du livre est dominée par le marché des nouveautés, par la surproduction des grandes maisons d'édition. Pour trouver des livres publiés avec soin, ilfaut chercher du côté des petits éditeurs comme les Fondeurs de briques, qui éditent des oeuvres oubliées, non traduites ou épuisées, Cambourakis, petit éditeur de littérature et de bande dessinée, Passage du Nord-Ouest, Zulma, Attila...». Daniel Roignant (lire ci-dessous), qui vient de fêter ses 30 ans place Guérin, partage cette analyse: «Les éditeurs abandonnent leur fonds, abandonnent leurs lecteurs. Ce sont les petits éditeurs qui rachètent les droits et sauvent des livres de l'oubli». Daniel Roignant travaille donc depuis longtemps avec des éditeurs comme Plein chant, «qui imprime des livres à l'identique etaun catalogue magnifique», Agone, la Digitale, DuLérot... Des petits éditeurs qui vont aussi la sentir passer, tel Didier Labouche, de Géorama: «On va proposer des remises pour ne pénaliser personne». Au bout du compte, il risque fort d'y avoir un perdant: le livre.
NB: Charles Kermarrec, de la librairie Dialogues, n'a pas souhaité s'exprimer sur le sujet.