27 mai 2010 - 3 réactions
Son avant-dernière nuit à bord de la Jeanne d'Arc s'est déroulée à toute vapeur. Occupé en machine de 22h à 4h du matin, il a dormi trois heures et vient d'avaler un café avant de redescendre. Le navire a pris un coffre devant Saint-Malo mais les chaudières restent allumées avant de rejoindre Brest. Mardi soir, le pacha a ordonné de pousser les machines et les quatre chaudières à pleine puissance. 23, 25 puis 29,4 noeuds de vitesse et jusqu'à30,9noeuds (56km/h) sur le fond, en plein raz Blanchard. Quelques anciens commandants embarqués pour ce transit entre Rouen (Seine-Maritime) et Saint-Malo (35) n'avaient jamais sollicité la Jeanne à plus de 160 tours (puissance maximum à 242). «225 tours!». Le chiffre trône ce matin sur le bureau du «chef». Comme un hommage aux milliers de marins qui ont participé à l'entretien du porte-hélicoptères, ces 45 dernières années. Depuis dix ans, il n'était plus question de brusquer la vieille dame sans raison, certaines pièces et éléments de la tuyauterie n'étant plus construits en France. Sur la Jeanne, on ne tourne pas simplement la clé pour quitter le quai. Il faut patiemment préparer les machines, démarrer les chaudières et surveiller l'ensemble des paramètres d'une mécanique incroyablement exigeante. Plus de 80 marins y sont dédiés; près de 200, soit près du tiers de l'équipage, s'affairent autour de la propulsion, de la production électrique du bord, la sécurité et l'entretien des machines-outils. Un formidable défi technologique et humain patiemment façonné en 46 ans de carrière.
Ne pas se retourner
La route du matelot maistrancier devenu capitaine de frégate (cinq galons panachés) se poursuit, quant à elle. Didier Nyffenegger, bientôt 50 ans, s'apprête à prendre le commandement de la base navale de Papeete, à Tahiti. Qu'il semble déjà loin le temps où il croisait pour la première fois, au grade de maître, entre1985 et 1987, la route de la belle Jeanne! Le mécanicien-vaporiste a également vécu les derniers instants du porte-avions Clemenceau. «Le jour de mon départ, alors que le commandant m'accompagnait à la coupée, je n'ai pas osé me retourner...». «Quand vous quittez un bateau pour une nouvelle affectation, cela fait partie de votre vie de marin. Mais lorsque c'est pour ne plus le revoir naviguer ou le recroiser un jour dans un port, c'est une tout autre histoire». Nombreux sont les vieux loups de la Jeanne qui appréhendent ce dernier retour à Brest, comme ces milliers d'anciens qui ont préféré, jusque-là, ne pas remonter à bord.
25 mai 2012

25 mai 2012 à 07h10