24 février 2010
Un râle. Un toussotement. Puis deux. Et la voilà qui trépigne enfin. Qui s'avance, cahotant, sur la route de ce bout de campagne bretonne. Ces deux faisceaux de lumière dans la nuit noire: c'est le «carrosse» de Triskell. Une Ford Fiesta «achetée 200EUR, contrôle technique inclus». Au volant: Triskell, donc, alias Pierrick Goujon, 27ans. Visage pâle, yeux bleus fatigués, cheveux blonds en bataille. À ses côtés, «Momo» 42 ans, compagnon d'infortune. Les deux compères vont faire leurs courses. Leur magasin à eux, ce sont les poubelles d'un petit supermarché, à quelques dizaines de kilomètres de Rennes.
Dans les entrailles d'un gros container
Dans la nuit, dans le froid, pas une âme pour voir cet étrange duo équipé de lampes frontales. Qui plonge ses faisceaux lumineux dans les entrailles de gros containers gris. Les mains auscultent, tâtent, soupèsent. De ce gros ventre, elles arrachent un sac rempli d'oranges. Pierrick le brandit comme un trophée. Remontent aussi des petits pots, non périmés, pour bébés. Une mangue, des tomates, des carottes, des salades, des choux, des bananes... Autant de petites victoires arrachées «à la société de surconsommation». C'est le combat de Pierrick. Un singulier mélange d'anticapitalisme et d'écologisme. Pierrick est un «freegan», contraction de free(libre, gratuit) et vegan (végétalien), un déchétarien. Il ne s'habille et ne se nourrit qu'en faisant les poubelles. Il ne vit que grâce à nos déchets. «On ne les appelle déchets que parce qu'ils se retrouvent, à tort, dans une poubelle, corrige Pierrick. On ne les a pas jetés parce qu'ils ne fonctionnaient plus ou n'étaient plus consommables. Il y en avait tout simplement trop. Ou ils ne plaisaient plus, n'étaient plus à la mode ou n'étaient plus susceptibles de plaire. C'est fou, non?». Pierrick est dans les poubelles depuis l'âge de18ans. «J'ai quitté la maison familiale quand j'ai décroché mon bac S.Pour manger, j'attendais que les gens, qui venaient pique-niquer dans les parcs municipaux d'Aix-en-Provence, où je dormais, finissent leur repas». Un jour, Pierrick tombe sur les poubelles d'une enseigne de restauration rapide. «On y mangeait matin, midi et soir. Au bout de trois mois, on a commencé à être malade». Il enchaîne avec les poubelles de boulangeries. Découvre celles des supermarchés: «L'orgie!». Dans celles des hôtels, il récupère gants, serviettes, savons, shampooing... «Tu trouves de tout dans les poubelles, confie Pierrick. Des ordinateurs, des téléphones portables... Dès qu'un produit nouveau sort, les gens jettent l'ancien modèle. Moi, il me suffit d'attendre un peu pour avoir ce que je veux».
De la Javel dans les poubelles
À cette époque, il évoque ses bons plans poubelles sur un site internet qu'il a créé. Un jour, il voit un reportage sur un mouvement né aux États-Unis vers 2002: le freeganisme. «C'était exactement ce que nous faisions!», s'esclaffe Pierrick. En France, le nom de domaine est libre. Il crée le site www.freegan.fr. La fréquentation reste confidentielle. Jusqu'en 2006. Lycéens et étudiants manifestent contre le projet de loi Contrat première embauche (CPE). «J'amenais plein de matelas et de bouffe aux étudiants qui squattaient. C'est là qu'un journaliste de l'AFP m'a remarqué». L'article qui suit provoque, à plusieurs reprises, la saturation de son site. Son téléphone n'arrête pas de sonner. Cette médiatisation apporte aussi son lot de déconvenues. «Les patrons de supermarchés se sont mis à déverser de la Javel sur leurs déchets».
Dix euros par jour
Depuis un an, Pierrick a un toit. Celui de la ferme de son grand-père décédé, en Bretagne. C'est son «petit paradis». Deux pièces habitables. Bric-à-brac, caverne d'Ali Baba où se côtoient un vieux réfrigérateur, un micro-ondes sans âge, une machine à trancher du jambon, une cuisinière en fonte... En neuf ans de collecte, il n'a jamais été vraiment malade. «À l'odeur et au goût, tu sais si c'est bon ou pas». Tout ce qu'il récupère finit dans son assiette. Ou dans les gamelles de son cochon, de ses quatre chats, de son chien et de ses trois poules. Lui ne vit qu'avec dix euros par jour. Le fruit du Revenu de solidarité active (RSA) et de la publicité engrangée par la quinzaine de sites qu'il a créés. Chaque jour, Freegan.fr enregistre «près de 400 visites». C'est peu et beaucoup à la fois. Sont-ils nombreux les freegans? Pierrick hausse les épaules. «Dans toutes les villes où je suis passé, il y en avait. Même ici, au fin fond de la Bretagne, j'en ai trouvé».
25 mai 2012

25 mai 2012 à 07h10