20 octobre 2009 - 2 réactions
Comment les élus locaux bretons font-ils entendre leurs voix dans l'Union européenne? Ils recourent, eux aussi, au lobbying. Une pratique en douceur fondée sur la capacité d'entraînement. Illustrations, parmi d'autres, à Bruxelles.
Mercredi 7octobre, maison de la Norvège, à l'ombre d'un imposant bâtiment de la Commission européenne, à Bruxelles. Le président PS du conseil général du Finistère défend, en anglais, un projet de développement des énergies renouvelables dans un vaste espace Manche-Mer du Nord. Les auditeurs de Pierre Maille? Des élus locaux et régionaux, chargés de mission, administratifs et techniciens d'une dizaine de régions européennes, un haut fonctionnaire de la direction générale Mer de la Commission européenne et un ministre suédois, au nom de la présidence européenne. Comme un certain nombre dans la salle, l'élu finistérien est membre du comité des régions (lire ci-contre). Il s'implique dans un intergroupe dédié à une coopération accrue entre les régions et les institutions européennes dans la zone Manche-Mer du Nord.
«Un peu comme pour le Parc marin»
Mine de rien, Pierre Maille fait du lobbying. En douceur certes. Mais il s'est mis à portée d'oreilles des organes européens de décision. «Si on veut que ça marche, il faut impliquer des acteurs publics et privés, trouver des compromis entre des intérêts divergents sur la plus importante voie maritime au monde, un peu comme pour le Parc marin d'Iroise», commente-t-il à la sortie. La veille, il a échangé avec des Anglais des Cornouailles, confrontés, comme les Bretons, à une criante dépendance énergétique. Il profite des coulisses du séminaire pour souffler à des contacts normands qu'ils pourraient peut-être songer à travailler avec la Bretagne au lieu de faire trop cavaliers seuls sur ce front-là. À quelques centaines de mètres de là, mardi6octobre, le président socialiste de la région Bretagne s'est livré à un exercice comparable. Au sixième étage de la délégation anglaise des WestMidlands, Jean-YvesLe Drian a provoqué un séminaire sur la crise automobile, la troisième réunion en quelques mois. Son objectif: pousser l'exécutif européen à réagir plus vivement aux conséquences de la crise dans la filière. Dans la salle, même aréopage européen bigarré, renforcé par trois députés. Le Drian, qui préside un intergroupe transpartisan (61 membres pour le moment) sur le sujet, entend faire adopter un avis d'initiative par le comité des régions.
«On donne les moyens du lobbying»
Intergroupes, avis d'initiative... On touche là aux leviers d'influence des élus locaux dans la sphère européenne. On n'est pas vraiment dans le registre plus agressif des multiples lobbies corporatistes. «On donne aux élus les moyens d'un lobbying, interrégional de préférence. Or, pour convaincre ici, il faut faire preuve de diplomatie et transparence et surtout bien préparer ses dossiers», assure Martine Allais, la déléguée permanente de la région Bretagne à Bruxelles. Son bureau est situé au coeur du quartier européen. «Ici, cinq chargés de mission font de la veille permanente, anticipent les directives et choix budgétaires européens - «On planche déjà sur les orientations 2014-2020» -, histoire qu'ils tiennent compte des intérêts bretons», décrit la déléguée. «Nous activons des réseaux politiques et administratifs, pour faire entendre des positions sur le lait, les OGM, la pêche, les transports, la sécurité maritime, l'environnement...», avance-t-elle. «Évidemment, plus on est nombreux, plus on a de chance de persuader du fondement de nos démarches, complète la déléguée. Sur le lait, nous étions quinze régions unies», souligne Martine Allais, alors que, ce jour-là, au pied de l'immeuble, les producteurs font le siège de la Commission.
Vraiment entendus à Bruxelles?
La délégation bretonne partage les locaux avec les Pays-de-la-Loire et le Poitou-Charentes.Selon MartineAllais, les élus bretons la fréquentent, au rythme moyen de quatre visiteurs par mois. Sont-ils vraiment entendus à Bruxelles? «Il y a chez les fonctionnaires européens le principe de la discussion, la culture de l'écoute, ce qui est loin d'être le cas dans les ministères français où on vous fait comprendre que vous n'êtes pas au même niveau», fait remarquer PierreMaille. «Quand c'est plus compliqué, on active le politique à condition, d'avoir de bonnes raisons de le faire, complète-t-il. Notre lecture de l'Europe, ça ne devrait plus être combien on va avoir comme objectifs 2 (ndlr: des gros sous, en somme) mais comment on règle ensemble des problèmes donnés, comment on y répond, de l'échelle locale au niveau européen, de façon concrète et lisible pour les citoyens». Plusieurs contacts auprès de fonctionnaires de la Commission européenne et des témoignages de fonctionnaires du conseil général du Finistère confirment que les premiers semblent attacher à vérifier la pertinence des soutiens européens aux politiques locales. De plus en plus, ils semblent aussi se nourrir d'expériences locales et régionales. «La Commission a pris conscience qu'elle devait s'appuyer sur les pouvoirs locaux. La crise a joué un rôle d'accélérateur», certifie Martine Allais.
«On n'est pas suffisamment pris en compte, c'est clair», convient le président du Comité des régions. «C'est même paradoxal, alors qu'un récent Eurobaromètre (27.000 personnes interrogées) indique qu'une grande majorité des Européens est convaincue que les responsables locaux et régionaux sont les plus à même de l'aider à surmonter les défis de tous les jours», regrette le Belge Luc Van den Brande (PPE, droite). «J'ai écrit une lettre à Barroso (ndlr: le président reconduit de la Commission européenne), pour que l'Europe s'appuie sur les expertises et savoir-faire des pouvoirs locaux. Je me bats pour l'adoption d'une gouvernance à multiniveaux. Son principe: que l'élaboration et la coordination des politiques européennes reposent sur un vrai partenariat entre l'Union, les États membres et les autorités locales et régionales, avec des responsabilités partagées. Il faut que chaque stratégie de l'Union s'accompagne d'un plan d'actions territorial», propose-t-il. «Car c'est bien dans la diversité des régions que se trouvent 70% des réponses aux défis climatiques. Imaginez que dans l'Union, un tiers des dépenses publiques et deux tiers des investissements sont impulsés par les pouvoirs locaux et régionaux», décrit le président du Cor. Le schéma serait-il applicable dans un État, la France, qui demeure très centralisé? Luigi Nigri, administrateur de l'unité France à la direction générale «politique régionale» de la Commission européenne, relève en tout cas la singularité tricolore. «C'est l'État, par le biais des préfets de région, qui sélectionne les projets éligibles aux fonds structurels (Feder). Les acteurs en région ont leur mot à dire mais ça rend les procédures plus contraignantes, d'autant qu'en France, il faut chercher un financement national avant de solliciter des subventions européennes. Nous voyons des acteurs économiques renoncer», observe-t-il. Avec d'autres, Luigi Nigri s'occupe de l'attribution de ces fonds: une manne de 14,3milliards d'euros pour la France entre2007 et2013. «L'objectif, c'est qu'au moins trois quarts de ces fonds aillent à l'innovation des entreprises et à la recherche, afin de sortir des produits à très forte valeur ajoutée, les seuls qui supporteront la concurrence dans une économie mondialisée. Ça suppose que la France prenne un virage à 180º car, avec les fonds Feder 2000-2006, elle a mis un gros paquet dans l'attractivité territoriale, les infrastructures et assez peu dans les investissements productifs. On se rend compte, par exemple, que des pôles de compétitivité ne sont pas à la hauteur», décrit l'administrateur italien.
«Il y a chez les fonctionnaires européens le principe de la discussion, la culture de l'écoute, ce qui est loin d'être le cas dans les ministères français».
Brest ville. Région Bretagne. La crise ou comment en sortir
Vannes ville. Maison de l'Europe. La République tchèque à l'honneur