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Conleau (Vannes). Le dernier tour de pêche des frères de la mer

1 février 2012

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Une page d'histoire se tourne à Conleau, le petit port de Vannes. Désormais, il n'y a plus de marins pêcheurs en activité. Car les frères LeGuil, figures du golfe du Morbihan, ont décidé de poser leurs sacs à terre. Hier, c'était leur dernière virée, en forme de baroud d'honneur.

C'est un petit bateau bleu, accroché à sa bouée marine. Le Ty Me Zad, dernier navire de pêche du port de Conleau, à Vannes, ne partira plus, tôt le matin, chercher son lot de crustacés et de poissons au large du golfe du Morbihan. Car ses propriétaires, les frères Le Guil, ont décidé de raccrocher, pour de bon. Avec, en vue, une retraite bien méritée. Mais avant cela, Gilbert, 67 ans, et Michel,60ans, se sont offert une dernière virée, hier, avant que leur permis de pêche n'expire. «On est tous les deux censés être à la retraite depuis quelques années, confie Michel, au moment où le navire quitte en silence le port de Conleau, vers 5h30 du matin. Mais on a continué pour le plaisir». Il faut dire que la pêche, ils ont ça dans le sang. Deux vies passées au fil de l'eau, depuis leur plus jeune âge, dans le sillage de la figure paternelle.

«Je me suis enfui pour partir en mer»

Car c'est leur marin de père qui leur a transmis le virus. Dès 14 ans, les deux frères ont ainsi quitté l'école pour faire leurs classes dans les embruns de l'Atlantique. Un apprentissage qui n'a pas forcément été évident. «Je ne voulais pas faire cela, reconnaît Gilbert, cramponné à la barre de son navire. Moi, c'était la mécanique qui m'intéressait. Mais mon père me l'a interdit et m'a emmené pêcher. Je ne le regrette pourtant pas...». Pour Michel, en revanche, son métier s'est imposé logiquement. «Un jour, j'ai été consigné à l'école, se souvient-il avec un sourire malicieux. Je me suis dit qu'il n'en était pas question et je me suis enfui pour partir en mer». Les frères ont ainsi embrassé leur carrière marine, sans se quitter pendant 44 ans. Et toujours à bord du même navire, dont le nom signifie «la maison de mon père» en breton. Tout un symbole quand on sait que c'est leur père qui a fait construire cette embarcation, il y a plus de 50 ans.

Ils embarquent Voulzy et Souchon

Après environ deux heures de navigation, leTyMe Zad atteint son premier site de casiers à relever. Une mécanique savamment huilée se met alors en route. En silence, les deux frères se partagent la manoeuvre. Chacun connaît son rôle par coeur. Et ce n'est pas un vent frisquet de janvier qui les empêchera de mener leur tâche à bien. Encore moins une humeur maussade. «On n'a jamais eu de coup de gueule entre nous», assure Michel. Il préfère se souvenir des bons moments, comme quand ils ont embarqué Laurent Voulzy et AlainSouchon pour une petite balade privée dans le Golfe. Ou encore leurs aventures, notamment lorsqu'ils ont affronté une lame de plusieurs mètres de haut. «Après, je n'ai plus jamais eu peur de ma vie, assure Gilbert. Jesavais que le bateau pouvait tout tenir».

Des allures de Route du Rhum

Au cours de cette dernière partie de pêche, ils vont relever plus de 50 casiers à crevettes et environ 60 pour les étrilles. Mais pas de quoi pavoiser: les prises sont rares, essentiellement des petits crustacés vite rejetés à la mer. «Ce n'est pas ça qui va payer le carburant, soupire Michel. Il y a quand même de moins en moins de pêche. Il est vraiment temps d'arrêter». Le dernier casier est enfin relevé. «Ça y est, ma carrière est terminée», conclut Gilbert. C'est l'heure de retourner au port. Sauf que le trajet ne se passe pas comme prévu. Dès l'entrée du Golfe, un premier bateau vient saluer les nouveaux retraités, puis un autre et encore un autre... Même l'embarcation de la Société nationale des sauveteurs en mer (SNSM) s'invite dans la parade. Le trajet prend des allures d'arrivée de la Route du Rhum. À l'arrivée, sur le quai du port de Conleau, des dizaines de personnes entonnent des chants de marin, font éclater des pétards et sonner des sirènes. L'émotion des deux frères Le Guil est palpable. «On ne s'y attendait vraiment pas, souffle Michel. À présent, on va pouvoir vraiment s'occuper de nos familles et de nos jardins. Mais je garderai quand même quelques casiers à la mer...».

  • Tangi Loisel

«Vous allez nous manquer»

«Cessation d'activité le 4février. Jeanine et Brigitte vous remercient de votre fidélité...». Surl'étal, collée sur la balance, l'affichette sonne comme un adieu. Après 35 années de présence aux halles aux poissons de Vannes, toujours à la même place dans le coin droit en entrant, les épouses Le Guil vont, elles aussi, partir à la retraite. Avec un pincement au coeur. «Le dernier samedi, ça ne va pas être simple pour nous deux. Avec certains clients, c'est tellement fort», glisse Brigitte. «Tout le monde a mal au coeur, on va tous pleurer. On ne savait pas jusque-là qu'on allait leur manquer», ajoute Jeanine. Car pour la clientèle, ça ne va pas être simple non plus. Il y a les clients de trenteans, il y a les plus récents. Les réguliers et les occasionnels. Ceux du mercredi et ceux du samedi. Ceux qui viennent pour le bouquet et ceux qui ne viennent que pour les étrilles, comme le Sinagot Guy: «Cela fait vingt ans que je prends un kilo de chèvres(étrilles). J'en ai bouffé du crabe. C'est le meilleur des halles. C'est Gilbert et son frère qui les pêchent». C'est cela qui plaît! C'est pour ça qu'on fait la queue tôt le matin.

Si Jean-Pierre Coffe avait su...

Le Guil, c'est une affaire de famille. Presqu'une saga. En se mariant avec les deux frères, Jeanine et Brigitte ont aussi épousé une carrière. Un métier qu'elles exercent en équipe. Avec le même amour du produit ultra-frais. Sauf quand ça pince. «Je me suis déjà fait pincer par un gros dormeur, se souvient Jeanine en attrapant d'une main experte des étrilles terriblement vivaces. J'en ai pleuré. Il ne lâchait pas. J'ai été obligée de casser la patte du crabe. Les étrilles, ça pince aussi mais ça lâche». Le temps passe et quelques souvenirs restent. Comme cette visite de Jean-Pierre Coffe, un beau matin, dans les halles. Les deux belles-soeurs s'en souviennent comme si c'était hier. Jean-PierreCoffe est passé partout, a regardé tous les étals mais n'a rien acheté. S'il avait su, il aurait sans doute craqué pour les 200g de bouquet ou de chèvres. Mais ces dernières semaines, le temps s'est accéléré... Hier, sur la cale de Conleau, c'était le premier acte: la dernière pêche et l'adieu de deux seigneurs de la mer. Samedi, ce sera le second: le dernier marché et l'adieu de deux grandes dames des halles. Brigitte et Jeanine l'ont promis, il y aura un pot d'adieu. Impossible de quitter les halles sans trinquer. Mercredi dernier, un client est déjà arrivé avec une bouteille. «Vous allez nous manquer!».
  • Bertrand Le Bagousse

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