6 novembre 2009 - 1 réactions
Yann Milin fait partie des rares Français qui vivaient à Berlin du temps du Mur et qui y vivent encore. Le boulanger breton se souvient du tournant historique et de l'euphorie de la liberté. Et tente autant qu'il le peut de garder le contact avec sa terre natale.
De notre correspondant en Allemagne.
En breton et en allemand, son nom se prononce pareillement: Miline. Avec ses Birkenstock-chaussettes de laine aux pieds, sa barbe foisonnante, YannMilin, 59 ans, se fond dans le paysage berlinois; comme beaucoup de «vieux hippies». Le Breton s'est tranquillement inséré dans la population d'écolos de la première heure qui avaient fait de la partie ouest de la capitale, scindée en deux, une sorte de sanctuaire libertaire et antimilitariste. Car à l'époque du Mur, les garçons possédant une adresse à Berlin-Ouest étaient dispensés de service militaire. Venu dans la capitale allemande pour deux semaines, dans le sillage d'une «jolie blonde» et «pour apprendre à lire Nietzsche dans le texte», il y vit depuis 30 ans. Entre-temps, un mur est tombé. Dans le quartier de Charlottenburg, Yann a fondé une famille avec une Allemande. Leurs filles Muriel et Yulizh («reflets de l'eau» et «petite Julie» en breton) vont au lycée français. Le mécanicien de formation a trouvé sa voie dans la boulangerie. Aujourd'hui, avec cinq autres associés, il est l'un des patrons du «Brotgarten», la plus ancienne boulangerie bio d'Allemagne.
Invasion de «Trabant»
C'est alors qu'il pétrissait la pâte d'épeautre qu'il a appris «La Nouvelle». Cette chose «impensable, inconcevable» pour lui à l'époque, cette chute d'un pan d'Histoire. Deux amis qui avaient bien arrosé l'événement le lui ont annoncé au coeur de la nuit glacée de novembre. Baigné dans la «folle euphorie, un moment de joie unique», il est allé voir de «l'autre côté, pour voir comment vivait Berlin-Est sans la dictature». «L'Est», il connaissait déjà pour y être allé souvent, «presque à chaque fois que des amis venaient me rendre visite». Il n'a pas oublié «les cinq marks de droits de douane et les glaces dégustées sur l'Alexanderplatz». Il se souvient aussi d'avoir fait comme tout le monde, le «Mauer-specht (le pic-vert)», c'est-à-dire d'être allé attaquer, «au marteau et au burin», un morceau du mur. Il évoque les «Trabis», ces voitures est-allemandes de la marque Trabant, qui ont envahi son quartier en une journée. D'une voix douce, Yann égrène ses souvenirs. Pas une seconde, il ne «regrette cette époque» mais éprouve parfois de la «nostalgie» pour sa jeunesse de bohème. De cette époque où la capitale allemande n'était pas comme les autres, où la ville était une «île». De ses voyages au bout du monde à vélo. Tant bien que mal, au fil de ses pérégrinations, ce fils de marin de commerce a maintenu le contact avec son «pays», comme le dit l'enfant de Lanrivoaré, près de Saint-Renan (29). «Comme tout Breton qui s'éloigne, je ressens le besoin de revenir aux racines». Il fut un temps où sa mère, aujourd'hui âgée de 85 ans, lui envoyait les leçons du breton du Télégramme par la poste. Et puis à Berlin, il a même trouvé un copain allemand qui parle breton.
