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Attouchements. Le parcours d'une revenante

24 juin 2010

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Victime d'attouchements à l'âge de 10ans, la Rennaise Sandrine Morin, 39 ans aujourd'hui, sort d?un calvaire long de trente ans. Elle raconte, dit-elle, «pour toutes les autres». Un témoignage à la portée exceptionnelle.

«Bouleversée mais soulagée». Trente ans après les faits, Sandrine Morin soupire. «Lui», l'homme qui l'a si brutalement sortie de l'enfance, cet instituteur que, petite fille, elle admirait et respectait tant, a enfin dû s?expliquer devant un tribunal. Non pas aux assises, comme elle l?a un temps espéré. «Il n'y a pas eu viol, donc pas crime», explique la jeune femme. C'est en audience correctionnelle que l'individu a comparu, début mai. Pour des faits plus récents, concernant d'autres victimes et ne tombant pas sous le coup de la prescription. Ce jour-là, Sandrine Morin est venue en tant que témoin affronter le regard de son agresseur.

Un homme à l'aura «exceptionnelle»

À la barre, la mère de famille, qui a déclenché toute l?enquête, a longuement raconté le calvaire de cet «exécrable samedi 5octobre 1980», dans son village natal de Mayenne. «Mes parents m'avaient déposée pour l'après-midi chez mon ancien instituteur». Personne, à l'époque, ne se méfiait d'une personnalité à l'aura «exceptionnelle». «Les adultes l'admiraient. Les enfants le craignaient», se souvient Sandrine Morin. Ce jour-là, au prétexte d'un travail de classe qu'il souhaite lui montrer, l'adulte marié de 45 ans entraîne la jeune collégienne dans l?école déserte. Il la prend sur ses genoux, l'embrasse sur la bouche, lui passe une main dans la culotte et s'exhibe devant elle. «Je ne dois mon salut qu'à une femme de ménage qui a fait du bruit. Il s'est ravisé et m'a fait jurer de garder le silence».

«Pourquoi pas moi?»

Pour la petite fille de l?époque, le monde bascule. «Après un temps de sidération, j'ai réussi à en parler à ma mère. Mais rien ne s'est passé. Je me suis renfermée sur moi-même. J'avais l'impression de n'être rien. Encore aujourd'hui, je suis quelqu'un qui ne s'émeut plus...». Adolescence «difficile». Premiers émois amoureux «compliqués». «J'étais bouleversée dans mon corps, dans ma tête, dans ma vie». À 25 ans, Sandrine Morin a une histoire d'amour sérieuse et le déclic. Elle entame une psychothérapie, crève l'abcès avec ses parents et décide, surtout, d'aller porter plainte, à Rennes. Nouvelle douche froide. «Je venais de franchir un pas difficile et on m'informe qu'il est trop tard (lire ci-dessous). Ça a été violent!». Neuf ans et trois enfants plus tard, la jeune femme, devenue professeur des écoles, repasse la porte d'une gendarmerie. «Dans les années 2000, j'entendais parler dans les médias de faits de pédophilie à n'en plus finir. Pourquoi certaines victimes étaient entendues et pas moi?». Cette fois, sa déposition est enregistrée. Le parquet de Laval se saisit de l'affaire. S'en suivra un travail de fourmi pour retrouver toutes les élèves passées dans la classe de l'instituteur durant les dix ans précédant son départ à la retraite, en 1990. En décembre2005, dix victimes sont identifiées. Quatre ans plus tard, l'individu est finalement poursuivi pour deux faits d'attentat à la pudeur caractérisés.

Une maigre consolation

Dans l'intervalle, Sandrine Morin a patienté. S?est impatientée. Et c'est au hasard d'une visite au tribunal de Laval, au printemps 2009, qu'elle apprend que le dossier a migré plus près du nouveau domicile du retraité, dans le Finistère. «Je découvre surtout qu'il y avait d'autres victimes!». Et puis vient ce coup de téléphone inespéré du mois de janvier dernier. «Un policier m'informait que le dossier n'était pas clos, qu'un procès allait se tenir bientôt... mais qu'il y avait prescription me concernant». Trente ans de souffrances à rebondissements et le constat, implacable: même reconnus par l'intéressé, les faits commis sur Sandrine Morin ne seraient pas jugés. L'épilogue se déroule rapidement. À force de persévérance, la Rennaise retrouve les autres victimes. En rencontre certaines, les encourage, s'informe, obtient même des pièces du dossier. Puis vient, à leurs côtés, assister au procès. Et apporter son témoignage. Son agresseur, 75 ans aujourd'hui, a finalement été condamné à un an de prison avec sursis (lire ci-contre) et devra suivre des soins psychiatriques. Une bien maigre consolation pour celle qui se dit «épuisée». Mais dont le sentiment d'injustice et de colère pourra peut-être, ainsi, s'apaiser.

«Que mon histoire serve»

«Je ne comprends toujours pas que des faits de cette nature puissent être prescriptibles. Ni que la justice n'aide pas plus les victimes comme nous. Pourquoi ce parcours du combattant pour obtenir réparation? Pourquoi sensibiliser nos enfants et adolescents aux dangers d'internet en matière de pédophilie d'un côté, si, de l'autre, la société n'est pas capable de les accompagner quand le mal est fait?». Face à cette «hypocrisie généralisée», Sandrine Morin s'empourpre de nouveau: «Je veux que mon histoire serve à toutes les autres victimes», insiste-t-elle. «Qu'elle leur donne le courage d'affronter, en plus de leur douleur, toutes les épreuves que le système va leur infliger». Elle a, de son côté, fini d?être celle que l'on prenait pour une «sale gosse menteuse». «J'ai fait tout ce que je pouvais en tant que citoyenne, clôt-elle, le regard perçant. Je suis en accord avec moi-même»

  • Sophie Prévost

«La sensibilité a bien changé»

Si l'agression de Sandrine Morin avait eu lieu à notre époque, le scénario n?aurait vraisemblablement pas du tout été le même. «Mais c'est toujours la loi en vigueur au moment de l'infraction qui s'applique, rappelle un procureur breton. En 1980, le délai de prescription pour les délits à caractère sexuel sur mineurs n?était que de trois ans. La première plainte a beau avoir été déposée en 1995, dès 1983, il y avait prescription dans cette affaire». Pour des faits commis en 2010, le départ du délai de prescription aurait, en effet, été enregistré, non pas cette même année, mais à la majorité de la jeune victime (loi du 10juillet 1989, relative à la prévention des mauvais traitements à l'égard des mineurs et à la protection de l'enfance). Et cette même prescription, valable pour les délits d'agression sexuelle et d'atteinte sexuelle aggravées aurait été, non plus de trois ans, mais de dix ans (loi du 17juin 1998 relative à la prévention et à la répression des infractions sexuelles ainsi qu'à la protection des mineurs).

Des faits aujourd'hui quasi imprescriptibles

Sandrine Morin aurait donc potentiellement pu déclencher une procédure dès sa première plainte, à25 ans. Et ce pour trois ans encore. Sachant que «le moindre acte d'enquête (une nouvelle plainte, par exemple, NDLR), fait repartir le délai de prescription à zéro, on peut dire que des faits de cette nature sont aujourd'hui quasi imprescriptibles», assure notre magistrat. Pourquoi «l'affaire Morin», toute prescrite soit-elle, a-t-elle, en revanche, trouvé un écho judiciaire en 2004, et non neuf ans plus tôt? «Tout dépend de la façon dont les faits ont été décrits et entendus par chaque gendarme, entre1995 et2004», explique encore le substitut. «Tout dépend bien entendu aussi de l'appréciation du magistrat de permanence, à ces deux moments-là». Car entre-temps, notre interlocuteur ne l'oublie pas, «la sensibilité par rapport aux agressions sexuelles a bien changé!». C'est lui qui a ressorti le dossier Morin de la pile en 2009: «Ces faits sont détestables, d'autant qu'ils ont été commis par des personnes d'autorité morale, termine-t-il. Mais je vous assure que pour arriver au procès, il a fallu y aller avec les dents...».
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