25 janvier 2012 - 4 réactions
Georges Kévorkian a accueilli avec soulagement le vote des sénateurs français sur la proposition de loi pénalisant la négation du génocide arménien. «Mon père, qui était chef de gare en Turquie, est arrivé en France en 1923. Il était francophone. Dans la famille, on n'évoquait que très peu le génocide. Peut-être parce que nous habitions à Cogolin, en Provence, à l'écart des importantes communautés arméniennes». Les pages sombres de l'histoire de son peuple, Georges Kévorkian va en prendre conscience dans les archives du service historique de la Défense, à Brest. «J'avais entendu parler d'une opération de sauvetage de plus de 4.000 personnes, au sud-est de la Turquie, près de l'actuelle frontière syrienne. J'ai simplement voulu en savoir plus». Et du coup, il en a fait un livre (lire ci-contre). L'ancien ingénieur de DCN ne se doute pas qu'il va lever le voile sur un épisode glorieux de la Marine nationale française. Peut-être une des premières évacuations humanitaires de l'Histoire à laquelle ont participé de très nombreux marins bretons. «À cette époque, ils étaient légion sur les bateaux de guerre», poursuit le retraité brestois.
Sous le feu de l'armée turque
Tout a commencé le 5septembre 1915. Des soldats embarqués sur le croiseur Guichen, qui participe au blocus des côtes de la Turquie, pays allié des Allemands, distinguent, sur la côte, un grand carré blanc à croix rouge. Ordre est donné d'aller voir à terre ce dont il s'agit. Un émissaire arménien est hissé à bord. Il explique que plus de 4.000 enfants, femmes et vieillards, entourés par700 combattants, sont terrés sur le Mont Moïse. Et attaqués par les troupes turques. La situation est critique. Les réfugiés devront leur salut à l'amiral Darrieus, commandant de la 2edivision de la 3e escadre de la Méditerranée qui, sans pouvoir en référer à Paris (le télégramme expédié arrivera trop tard), prendra la décision de leur venir en aide. «Leur évacuation s'imposait, écrira-t-il plus tard. Le temps nécessaire à toute autre solution faisait défaut». Quatre autres bâtiments arriveront sur les lieux. Le temps presse. Les combattants arméniens commencent à manquer de munitions. Bientôt, ils ne pourront plus contenir les Turcs. Le12septembre, les opérations d'évacuation débutent dans des conditions difficiles. Les vagues, qui atteignent deux mètres, écartent d'emblée toute participation des petites embarcations. Sur la plage, des marins aident les femmes et les enfants à embarquer tandis que des fusiliers marins sécurisent la zone.
Henri Argouac'h, courageux Brestois
Georges Kévorkian a retrouvé un passage qui en dit long sur les risques pris par les marins français ce jour-là. Récit consigné dans les «Gloires sportives de l'Ouest», de 1935. HenriArgouac'h, un maître fourrier originaire de Brest, demande à prendre le commandement d'une équipe de sauveteurs. «Il approche du mieux qu'il le peut de la côte, mouille l'ancre de son radeau et malgré les balles des Turcs que ce manège exaspère, il commence le sauvetage. À chaque voyage, le radeau transporte vers le croiseur une trentaine de personnes. Mais la mer se met de la partie, enlevant, à chaque fois, quelques Arméniens. Alors, Argouac'h plonge, repêche les naufragés. Il ne semble plus avoir qu'une fonction: sauver de la noyade ces femmes, ces enfants et ces vieillards qu'il vient d'arracher aux Turcs». Les opérations dureront seizeheures. Et Argouac'h sauvera des flots une cinquantaine de personnes. Ce héros inconnu mourra à Brest, en 1965. Chypre ayant refusé d'accueillir les réfugiés, les navires français mettent le cap sur PortSaïd, en Égypte, où les Arméniens seront désormais en sécurité. Georges Kévorkian est aujourd'hui vice-président de l'association d'amitiés arméno-bretonnes Menez-Ararat qui, en 2009, a fait sceller, à Beuzec-Cap-Sizun (29), une plaque commémorative à la mémoire des victimes du génocide arménien. «J'espère à présent que les Turcs accepteront de le reconnaître. Il est grand temps de crever cet abcès pour que l'on puisse avancer...».
25 mai 2012