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Chine. Centrale dans l'empire du Milieu

9 novembre 2008

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L'École Centrale, qui forme les meilleurs ingénieurs de la planète, vient d'ouvrir une « succursale » à Pékin. Les étudiants chinois y sont attirés par une formation « à la française ». Reportage parmi ces nouveaux mandarins qui rêvent de travailler pour Orange ou Total. De notre envoyé spécial à Pékin. Les filles sont toutes au premier rang, et les garçons assis derrière, jusque dans les bancs du fond. Le prof explique une équation différentielle. Jusque-là, rien d'étonnant, sauf que les étudiants sont chinois et que le cours se fait en français. Mais ils parlent un langage commun : les mathématiques. « C'est ce qui nous a permis de nous entendre, car en France ou en Chine, on sélectionne les futurs ingénieurs par les maths et la physique », souligne Yves Dulac, professeur de physique à l'École Centrale de Pékin, qui compte plus de 400 étudiants. Autant de perles rares qui sont passées par le filtre redoutable du « gaokao », l'équivalent du bac, mais en plus sélectif. « La note a ici plus d'importance qu'en France. Avec mon homologue chinois, nous avons donc révisé le système de notation qui va de zéro à 100, remarque Jean Dorey, le directeur de Centrale-Pékin. Mais la moyenne est à 60, et tout résultat inférieur à 80 est jugé comme mauvais par les élèves ». Il a fallu aussi faire évoluer la pédagogie chinoise qui privilégie le résultat au détriment du raisonnement.

Prénoms français

Les futurs ingénieurs ont dû également prendre un prénom français pour éviter les homonymies en Chine où il n'existe qu'une centaine de noms de famille. Lise, 19 ans, fille de professeur de littérature, originaire du Henan, à 1.000 kilomètres au sud de Pékin, a choisi le sien au hasard. Elle rêve de devenir ingénieur chez Orange ou Total. Mais quand on lui demande pourquoi elle a opté pour une école française, elle répond : « Parce que j'aime le dessin, et Paris symbolise la peinture, Renoir et Gauguin ». Viviane, dont les deux parents sont ingénieurs dans l'industrie nucléaire, vient du Sichuan, une région du centre de la Chine connue pour ses plats épicés. « Je voulais entrer à l'École Centrale à cause de la cuisine et de la haute-couture », reconnaît-elle. Même réaction du côté des garçons, avec Édouard, né dans le Liaoning, une province frontalière avec la Corée du Nord, qui trouve « plus romantique » d'être dans une école française. Fils d'agriculteur, Morgan a 20 ans, et il a récolté 633 points sur 750 au gaokao. Il partage une chambre d'environ quatre mètres sur trois avec cinq autres camarades dans cette résidence universitaire où pendent au plafond chemises et chaussettes. Dans son caisson, on trouve un livre de vocabulaire français, des manuels de mécanique ondulatoire et trois tomes de l'histoire de Napoléon en chinois. « Plus tard, je veux travailler à la bourse, confie-t-il, et gagner beaucoup d'argent. » Mais les bourses mondiales sont en chute libre, lui dit-on. « Cela va remonter », réplique-t-il avec pragmatisme.

Un manque cruel d'élites

La Chine est en marche et ne s'arrêtera pas en chemin. Après une croissance bondissant de 11 % par an, elle ne fait que ralentir, et son économie ne progressera « que » de 9 % cette année. Le nombre d'étudiants y a été multiplié par deux en cinq ans, et en 2008 le nombre de diplômés atteint 5,6 millions. Mais les dirigeants de Pékin sont confrontés à un double problème. 20 % des jeunes licenciés chinois sont au chômage, parce que leur formation n'est pas adaptée aux besoins du marché. Ceux qui se dirigeaient vers l'université sont donc tentés de partir à l'étranger, 400.000 d'entre eux partent ainsi chaque année. Second problème, un quart seulement de ces « cerveaux » revient en Chine. On leur a même donné un surnom : « haigui », les tortues de mer, ceux qui reviennent de l'outre-mer pondre dans la mère-patrie. Mais ils ont parfois du mal à se réadapter, et la population a toujours tendance à les considérer un peu comme des « traîtres », ou des nantis. Seule solution : former en Chine des managers multilingues et polyculturels. En manque cruel d'élites, après les ravages de la Révolution culturelle de 1966 à 1976, les Chinois se sont alors tournés vers des formations clés en main venues de l'étranger. Ils ont demandé à l'École Centrale si cela était possible de fournir 1.000 diplômés par an. « On peut démarrer avec 100, leur a répondu Hervé Biausser, le directeur de l'École Centrale-Paris. Car il faut d'abord compter un an pour apprendre le français aux étudiants, et nous avons ensuite deux années de prépa, avant d'attaquer les trois ans de cours et de stages ».

Dix entreprises partenaires

Ce système 3 + 3 est actuellement sur les rails. Centrale a recruté 40 professeurs dont dix Français, et investi 12 millions d'euros jusqu'en 2011. Un investissement cofinancé par l'État français, ainsi que par dix entreprises partenaires, d'Alstom à la Société Générale, en passant par ArcelorMittal, EDF, Ernst & Young, Orange, Safran, Schlumberger, PSA Peugeot Citroën et Total. Tous lorgnent déjà sur ces éléves-ingénieurs tous terrains. La première promotion, baptisée Nicole Bru du nom d'une fondation qui soutient l'école, a effectué sa rentrée le 25 octobre dernier. Anne-Marie Idrac, secrétaire d'État au Commerce extérieur, de passage dans la capitale chinoise, a déclaré que « la France fait le pari de la Chine ». Accueillie sur l'air des « Copains d'abord » par la fanfare de Centrale-Nantes, elle a tout juste eu le temps d'esquisser une danse, mais fait forte impression. « Elle est funky, la Ministre », lâche un des étudiants, devant ses homologues chinois étonnés. Le côté potache, c'est ça aussi la valeur ajoutée d'une école française.

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