18 février 2009
Les Kosovars ont fêté, hier, le premier anniversaire de l'indépendance de leur pays. Une douce euphorie a baigné toute la journée sur Pristina. Mais la rancoeur perceptible au nord du pays menace.
De notre envoyé spécial à Pristina et à Mitrovica.
Dans quelques heures, le Kosovo va avoir un an. A Pristina, sur le boulevard Mère Térésa, il fait -6° et une odeur de pneu brûlé remplace les effluves de döner kebab des échoppes alentours. Des voitures bondées, tantôt aux couleurs albanaises, tantôt américaines, se livrent à un rodéo nocturne. Frénétique. Les moteurs hurlent, les cris fusent, la fête a commencé. Ce mardi matin, les habitants de la capitale commentent la une du quotidien Gazeta Express: une photo d'un nourrisson surmontée de ce titre «Il grandit!». Une métaphore appropriée dans le pays le plus jeune d'Europe, où 75% de la population a moins de 25 ans. «C'est un grand jour pour nous. Les jeunes réalisent qu'on est passés par une guerre, que tout ne marche pas parfaitement, mais ils ont toujours ce sens de la fierté nationale et sont fatigués de prendre les armes», explique Jetmir Bakija, 25 ans.
Reconnaissanceenvers l'Amérique
Une douce euphorie plane sur la ville. Des milliers de personnes convergent vers le centre. Pendant que le président Fatmir Sjediu et le Premier ministre Hashim Thaci s'adressent au Parlement, la foule, très jeune, tangue au son des tubes albanais. Un adolescent, grimé en soldat de l'UCK, l'armée de libération, entraîne la foule à scander «USA, USA, USA...». Une reconnaissance absolue à l'Amérique de «Bil Klinton», qui a même donné son nom à une artère de la capitale!
Mitrovica, ville divisée
Il faut à peine trente minutes de bus pour rejoindre Mitrovica, au nord du Kosovo. Une sorte de petit Beyrouth des Balkans, où 60.000 Kosovars albanais (lireci-dessous) peuplent le sud de la rivière Ibar, à 200 mètres de la rive nord occupée par 15.000 Serbes. «Lors de l'indépendance, les Albanais sont restés terrés chez eux, moi aussi, tous craignaient des incursions serbes depuis l'autre rive, explique Florent Hajrizi, Kosovar albanais de 29 ans, militant de la réconciliation dans une ONG locale. Pour eux, c'est aujourd'hui l'indépendance.» Le pont sur l'Ibar est scruté en permanence par des soldats français pour prévenir des affrontements. Très rares sont ceux qui osent le traverser. L'espace d'une journée, Mitrovica nord est devenue une cité fantôme. Quelques rares passants rasent les murs, et ces derniers parlent pour eux. Des «1389» vengeurs rappellent que c'est à cette date que le Kosovo est devenu le coeur de la nation serbe. Des croix gammées sont accolées aux sigles de l'UE ou de l'Otan. A Bosnjacka Mahala, un des rares faubourgs multiethniques du secteur, les soldats de la KFOR et les policiers sont omniprésents. «Il y a beaucoup de patrouilles, alors ça devrait rester calme, même si les gens sont assez furieux», estime Rado, un policier serbe en poste.
La menace serbe
En remontant vers le centre, un slogan rageur est inscrit sur une façade: «God save Ossetia», comme si la stratégie russe en Géorgie devait s'appliquer au Kosovo. En début d'après-midi, des députés de Belgrade et le ministre serbe au Kosovo sont venus en meeting à Mitrovica, à l'invitation des autorités locales. Le mot d'ordre exprimé: «Le Kosovo fait partie d'un Etat indivisible, l'Etat de Serbie».
Samedi dernier, vers 22h, une explosion retentit dans Mitrovicanord. Un engin explosif lancé au pied d'un immeuble peuplé d'Albanais. Dimanche matin, Hamdi Hyssenaj remplace sa fenêtre pour la troisième fois en quelques semaines. Le magasin de chaussures tout proche a brûlé le 30décembre, et ce même jour, un jeune Albanais a reçu une balle dans la jambe. «Ce sont des hooligans serbes qui font cela, ils veulent nous effrayer et nous dire qu'ici c'est chez eux», soupire Hamdi. Son voisin Reshat Zatriqi, 48 ans, n'a jamais voulu quitter cette zone serbe, malgré l'envenimement des relations communautaires. Revenu d'Allemagne dans sa ville natale en 2000, Reshat n'a jamais retrouvé d'emploi. Le complexe minier local de Trepca, qui employait près de 28.000 personnes à l'époque yougoslave, s'est effondré. «Je reçois 70euros d'aide sociale du gouvernement de Pristina, et je dois faire vivre quatre enfants avec cela», soupire-t-il. Pour ces Albanais de la rive serbe, l'indépendance du Kosovo est avant tout théorique. Le nord a ses institutions parallèles. Depuis neuf ans, Reshat n'a pas mis les pieds dans le centre de Mitrovica nord, «trop dangereux», un centre pourtant à 500 mètres de sa maison. «Fin 2003, mes vieux parents ont été tabassés par de jeunes Serbes. Ils sont morts quelques mois après, poursuit-il. Pour moi, peu importe qu'on soit Serbe ou Albanais, le Kosovo ne m'appartient pas. Mes enfants jouent avec des petits Serbes, mais il faut qu'on arrive à leur apprendre que ça ne sert à rien de se battre quand ils seront grands.» Que ce soit dans les enclaves serbes du centre du pays ou dans les poches albanaises du nord du Kosovo, la peur est sans doute le sentiment le mieux partagé. En 2004, des émeutes anti-serbes avaient fait 19 morts au Kosovo et à Mitrovica, et cette fois c'était l'église serbe orthodoxe Saint-Sava, au-dessus de la maison de Reshat, qui avait brûlé.
