12 avril 2009
Alors qu'une petite vingtaine de pays se sont dit prêts à déployer de nouveaux renforts en Afghanistan, quelque 2.700 Français sont déjà présents sur le terrain. Notre confrère Roger Jolly a pu partager leur quotidien durant plusieurs jours.
De notre envoyé spécial.
L'énorme hélicoptère CH-47 Chinook vole au-dessus de la plaine. Il n'a pas beaucoup plu cette année et la végétation tarde à sortir. Sous la machine, dont les deux sabords sont occupés par les servants des mitrailleuses lourdes, l'Afghanistan prend des aspects lunaires: les champs sont maigres, les routes vides, et une poussière grise règne partout. Quelques minutes plus tard, nous voici sur la base de Bagram, à quarante kilomètres au nord de Kaboul. 130 hélicoptères de combat et de transport sont alignés sur les parkings, avec une flotte d'avions de chasse et de transport ahurissante, comptant plus d'appareils que toute l'armée de l'Air française! Poumon de l'OTAN en Afghanistan, la base abrite 11.000 militaires américains, le double d'employés civils afghans, et le trafic aérien est celui d'un grand aéroport international.
Drôle de guerre
La guerre? Quelle guerre? On croise partout des hommes et des femmes en armes, on voit accrocher des bombes sous les chasseurs-bombardiers F-15 qui s'envolent aussitôt dans le fracas des réacteurs, mais ces soldats high-tech ne sortent jamais, n'ont aucun contact avec d'autres Afghans que ceux qui les servent à la cantine ou au PX, le supermarché. Ils reçoivent sur des écrans les images du pays transmises par des avions, des hélicoptères, des satellites. Sur les cartes numérisées, les insurgés sont des plots de couleur. Des pistes de Bagram décollent des drones Predator qui iront tirer sur les talibans, mais leurs pilotes reliés par radio se trouvent dans le Nevada! Étrange base de combat d'une force plaquée sur un terrain qu'elle ne connaît pas, dont elle ne parle pas la langue, dont elle ignore tout de la culture!
Opération française, appui américain
Mais quand les soldats français du 27e Bataillon de chasseurs alpins (BCA) d'Annecy, déployés dans la région Kapisa, ont conquis voici quelques semaines la vallée d'Alasay au cours de l'opération Dinner Out, ce sont ces appareils américains venus de Bagram, à dix minutes de vol, qui les ont appuyés, écrasant les insurgés sous les bombes et les missiles guidés par laser. Si les Français se trouvaient dans cette vallée, c'était pour y installer des postes avancés de l'armée afghane, qui avait déserté le coin depuis trois ans. La bataille a été rude, mais pour ne pas avoir à souffrir du rejet de la population, les Français entendent bien gagner «la bataille des coeurs». Ils multiplient donc les «opérations non-coercitives», à savoir des distributions de farine et de sucre, de trousses médicales ou d'hygiène, et pour les enfants émerveillés, des cerfs-volants que les talibans avaient interdit. «La population de Kapisa a besoin d'être rassurée, explique le commandant Patrick, très impliqué dans ces opérations. Elle joue souvent double jeu, oscillant entre crainte des insurgés et collaboration avec les forces de la coalition dans l'espoir de conditions de vie meilleures».
Au contact avec les populations
Les militaires français sont maîtres dans cet art du contact avec les populations locales. Quand il vient parler avec les leaders traditionnels des différents clans de la vallée de la Kapisa, le colonel Nicolas Le Nen, chef du 27e BCA et Catalan, mais qui ne renie aucunement ses lointaines racines carantécoises, leur tient devant nous un langage simple: «La reconstruction de votre pays ne se fera pas sans la sécurité. Nous sommes ici pour combattre ceux qui n?en veulent pas. Et nous continuerons tant qu'ils n'auront pas rendu les armes!». En face, les barbus sous les turbans opinent, mais quelle sera leur attitude dans deux heures?
Les Français sont 2.700 (plus 300 marins dans l'océan Indien), et représentent le quatrième contingent après les Américains (38.000), les Britanniques (9.000) et les Allemands (4.500). Avant une réorganisation qui interviendra à l?été, les forces terrestres françaises sont présentes à Kaboul, où le général Michel Stollsteiner est le chef du Commandement régional capitale, qui intègre le Batfra (Bataillon français), essentiellement formé par la 1re Brigade mécanisée et qui se trouve réparti entre Kaboul et la base de Tora (district de Surobi). Ses trois compagnies de combat d'infanterie sont actuellement fournies par le 1er RI de Sarrebourg. Dépendant pour sa part du commandement régional Est, dirigé par un général américain, le GTIA (Groupement tactique interarmes), formé par la 27e Brigade d'infanterie de montagne, est implanté au nord-est de Kaboul dans la région de la Kapisa et compte 600 soldats installés sur les bases de Nijrab et de Tagab. Ses deux compagnies de combat d'infanterie sont fournies par le 27e Bataillon de chasseurs alpins d'Annecy. Cette unité sera prochainement relevée par le 3e Régiment d'infanterie de marine de Vannes, dont un groupe d'officiers vient d'effectuer un déplacement précurseur sur place. Un autre régiment breton, le 11e Régiment d'artillerie de marine de la Lande d'Ouée, enverra un élément d'appui. La stratégie actuelle de l'OTAN, qui entend pourtant «gagner les esprits et les coeurs», demeure tournée vers la destruction physique des groupes d'insurgés qui ont tué 1.126 soldats étrangers depuis 2001. Ces mouvements rebelles à l'autorité du gouvernement du président Hamid Karzaï, soutenu par la coalition, sont formés par les anciens maîtres du pays, religieux sunnites intégristes, les talibans. Évincés militairement à l'automne 2001, ils se sont depuis associés au gré des circonstances à des éléments étrangers fournis par la nébuleuse Al-Qaïda, à des chefs de guerre locaux et à des narco-trafiquants. Il est désormais acquis que ces groupes rebelles sont armés depuis le Pakistan.
«La population joue souvent double jeu»
