17 octobre 2009 - 8 réactions
Michel Rocard, qui intervenait hier à un colloque sur les sciences et l'éthique à Brest, explique le mécanisme de la taxe carbone, dont il est l'initiateur.
Le niveau auquel a été fixée la taxe carbone, à 17euros la tonne, est-il suffisamment dissuasif?
Le mot «taxe carbone» ne sera utilisé que quand il sera international. Donc, c'est autre chose. Et nous parlons de la contribution climat énergie. Il est admis que cette contribution sera vraiment efficace, qu'elle poussera les gens à changer vraiment de comportement seulement quand elle aura atteint une centaine d'euros la tonne. Ça recoupe le fait que le premier pays qui s'est lancé dans cette aventure, la Suède, en 1998-1999, est déjà à 100,80euros la tonne maintenant. Ce qui veut dire que le taux de départ va qualifier une rapidité de croissance plus ou moins forte. Nous avions proposé 32euros la tonne pour que la rapidité de croissance ne soit pas trop importante. L'objectif est d'atteindre 100euros la tonne en 2030; on a donc vingt-deux ans. Il faudrait assurer une augmentation de l'ordre de 4,5% par an à peu près, plus l'inflation, cela fait du 6,2% par an au moins. C'est beaucoup, mais enfin, c'est tenable.
Sur le périmètre, êtes-vous plutôt partisan d'inclure l'électricité au-delà des énergies fossiles?
Vous devez savoir que la France a l'avantage énorme d'avoir environ 90% de sa production électrique qui n'émet pas de gaz à effet de serre: 20% pour l'hydraulique et 80% pour le nucléaire, qui produit de la vapeur d'eau. Dans tous les autres États-membres de l'Europe, c'était indispensable car ils produisent beaucoup plus d'électricité à partir de sources fossiles: le Danemark 80%, l'Allemagne 60-65%, à partir du charbon, du pétrole ou du gaz, qui produisent, eux aussi, du gaz carbonique. En France, ce n'était pas du tout indispensable. Mais il se trouve que l'énergie éolienne (énergie du vent) ou photovoltaïque (du soleil) sont intermittentes, il y a des moments où il fait nuit, où il n'y a pas de vent, et quand on dépend (chauffage d'une maison ou autre) d'une énergie renouvelable intermittente, il faut pouvoir compléter avec quelque chose de facile à éteindre ou allumer: le pétrole ou le gaz. Mais pas le nucléaire. Nous devons donc garder un peu plus de pétrole, de charbon ou de gaz pour combler les pannes des énergies intermittentes. Voilà où on en est. D'où la nécessité pour certains de taxer également l'électricité.
Collecte régionale ou collecte nationale pour cette taxe? Suite à la disparition de la taxe professionnelle, en 2010, certaines collectivités territoriales pourraient y voir un mode de remplacement.
La bonne solution serait que les régions paient les coûts d'une manière qui leur laisse la décision. L'électricité est le produit maudit qui perd beaucoup au transport. Sur des transports de longue distance, il peut y avoir 20 à 30%, parfois 40%, de perte en ligne. Si on veut transporter à longue distance et ne pas collecter localement, la perte en ligne est effroyable. Il faut fabriquer beaucoup plus d'énergie, et donc beaucoup plus de gaz carbonique. Donc la collecte locale est une exigence écologique.
Est-ce que le principe de fonctionnement de cette taxe a été bien compris par les Français?
Peut-être pas encore. Juridiquement, c'est un impôt, mais c'est un impôt un peu différent des autres en ce sens que son produit ne va pas aller dans les caisses de l'État. Il n'est pas prévu pour enrichir l'État, il est prévu pour changer les comportements. Mais techniquement, c'est un impôt. Il va falloir s'y habituer, d'où beaucoup de pédagogie, comme je le fais maintenant.
Mais vous, vous êtes optimiste? Quand on voit la distorsion de comportement des pays émergents, qui ne pensent qu'à produire, qu'à consommer et à nous rattraper en terme de niveau de vie
?
Les pays émergents savent qu'ils sont concernés. Mais ils disent: «C'est vous, les pays développés, qui avez fait tous les dégâts. Alors, commencez par prendre plus que votre charge pour payer le dégât historique. On vous rejoindra petit à petit». Donc nous parlons partage du coût et partage inégal accepté, c'est bien normal. On n'est pas encore arrivé à tout, mais je pense que ça viendra. Il y a pourtant des raisons d'être optimiste. Prenons l'exemple du trou dans la couche d'ozone. Il y a une vingtaine d'années, on a découvert que le trou augmentait de manière démesurée et que l'essentiel de l'Argentine et du Chili, toute l'Australie, toute l'Afrique du Sud risquaient d'être menacés. C'est un vrai drame, avec des millions de cancéreux. Alors le monde en a pris conscience. Il y a eu des résolutions, des votes, etc. Et on s'est mis à dissuader, à interdire les CFC comme gaz dans nos bombes à raser et comme gaz à réfrigérateur. Et voilà trois ans que les statistiques montrent que le trou dans la couche d'ozone diminue. Il est moins grand chaque été. L'Humanité sait parfois résoudre des problèmes.
«La contribution climat énergie ne sera vraiment efficace que lorsqu'elle aura atteint une centaine d'euros la tonne.C'est l'objectif en 2030.»
