8 février 2012
Depuis quelques mois, les PCB - ou polychlorobiphényles, proches des dioxines - empoisonnent la vie des habitants de Grez-en-Bouère et de Bouère. Deux communes rurales de 1.000 âmes chacune. La faute à l'usine Aprochim (90 salariés), filiale du groupe Chimirec, où sont décontaminés, depuis une vingtaine d'années, d'anciens transformateurs électriques au pyralène contenant des PCB. Polluants organiques persistants, cancérigènes et perturbateurs endocriniens, ils peuvent modifier le fonctionnement hormonal. À l'origine, la population de Grez-en-Bouère ne voulait pas de cette usine. Un référendum local, organisé en 1988 par le maire de l'époque, avait recueilli 52% de non. L'édile s'était assis sur cette consultation. Et, en 1988, la nouvelle usine recevait ses premiers transformateurs. Avec la bénédiction de l'association écologiste Robin des Bois dont le président, Jacky Bonnemain, avait donné sa caution morale et technique au projet, louant le travail «exemplaire» mené par l'industriel dans un film réalisé pour le compte de l'entreprise. Aujourd'hui, ces propos en ulcèrent plus d'un. En janvier2011, des prélèvements effectués ont mis au jour des taux anormalement élevés de PCB - de six à sept fois supérieurs à la norme - dans l'herbe des pâturages, mais aussi dans la viande d'animaux d'élevage. En novembre dernier, on apprenait que le cadavre d'un poulain, décédé en mars à proximité de l'usine, contenait des taux de PCB 30 fois plus élevés que la normale. La situation est telle que l'Agence régionale de la santé (ARS) a demandé que des tests sanguins soient effectués sur une vingtaine d'habitants. Ces contrôles, les 90salariés d'Aprochim y sont soumis régulièrement. Dominique, qui travaille dans l'usine depuis 1988, montre volontiers l'historique de ses prises de sang. Le commentaire d'un spécialiste du CHU de Nantes en dit long: «Ces valeurs sont nettement supérieures à la valeur moyenne de la population générale. Elles témoignent d'une imprégnation d'origine professionnelle importante et ancienne. Il faut supprimer tout contact cutané avec les objets susceptibles d'être souillés de fluide diélectrique».
Un ouvrier: «Les bras nus et sans lunettes»
«Pendant des années, on a travaillé les bras nus, sans lunettes, sans autre protection qu'une combinaison de papier, raconte celui qui, comme quatre autres salariés, a porté plainte contre son employeur pour mise en danger d'autrui. En mai2008, c'est nous qui avons demandé à être équipés de masques. On a fait circuler une pétition pour que la direction s'engage à mettre tout en oeuvre pour notre sécurité. Pour cela, j'ai été mis à pied pendant dix-huitjours». Stéphane Picrouillère, lui, a quitté l'usine il y a quelques mois, sur préconisation de la médecine du travail. «Les taux de PCB dans mon sang étaient 50fois supérieurs à la norme», avance t-il. Comme Dominique, il a porté plainte, «car les conditions de travail étaient déplorables. Les ateliers n'étaient pas confinés. On respirait des fûmées douteuses. On travaillait à la meuleuse, alors que c'était interdit».
Une information judiciaire ouverte
En novembre, la préfecture a donné quinzejours à la direction de l'usine «pour se mettre en conformité». Rapidement, de nouveaux filtres ont été installés sur la cheminée diminuant de beaucoup les niveaux d'émission. «Pourquoi ne pas l'avoir fait plus tôt?», se demandent certains habitants. Cette situation critique a incité la Région des Pays-de-la-Loire à se porter partie civile. Le parquet de Laval a ouvert une information judiciaire. Pour autant, les habitants, dans leur majorité, ne veulent pas que l'usine ferme. «Aprochim ne doit plus polluer, c'est tout. Et l'État doit prendre ses responsabilités», commente Jean-Marc Guesdon, le président de l'association Terre et Vie d'Anjou, qui se bat contre l'industriel. Ce producteur de volailles, dont l'activité a été laminée par la crise de confiance des consommateurs, ne voit plus qu'une seule issue pour lui et sa famille: refaire sa vie ailleurs.
24 mai 2012 à 14h33