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Courant d'ère. Le jour de gloire

8 novembre 2009

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C'est un drôle de métier que celui d'écrivain. On reste terré dans son trou, des mois. Et puis on sort (plus ou moins) en fanfare. On gesticule précipitamment. Et l'on retourne au trou jusqu'à la prochaine fois. Dans cette vie à éclipses, j'ai connu toutes sortes de péripéties. Des salles vides, des salles pleines, et puis des salles qui ne s'intéressaient nullement à mon livre, juste au fait de m'avoir aperçu à la télé. Mais, incontestablement, mon heure de gloire entre toutes, c'est à Berlin que je l'ai connue. À Berlin-Est, quelques semaines avant la chute du Mur. J'étais invité par l'ambassade de France et logé à l'hôtel Metropol. Le meilleur. C'était une bâtisse mastoc et hostile. Les murs étaient recouverts de bois sombre, et les chambres n'étaient pas plus gaies. La clientèle, masculine et ventrue, était constituée d'hommes d'affaires en costume gris qui trafiquaient entre l'Est et l'Ouest. À l'angle de chaque palier, des prostituées d'État, munies de tous les certificats sanitaires et payables en devises occidentales, guettaient le chaland d'un oeil professionnel. Les rues étaient quasi désertes. On faisant la queue devant une quincaillerie où un arrivage de pinces multiprise était signalé. La nuit, sur Unter den Linden, quelques Trabant trouaient l'obscurité de leurs modestes phares. L'avenue sur laquelle je logeais venait buter directement contre le Mur. Ma conférence fut un triomphe. Des gens assis, des gens debout. Des universitaires venus de Leipzig. Une qualité d'écoute exceptionnelle, une tension passionnée. Et, ma foi, je me laissais bercer, je m'écoutais parler, je raffinais, j'anticipais sur l'objection, je proposais des références bibliographiques, j'y allais de toute mon âme, fasciné par la sollicitude d'un tel public. J'aurais pu continuer toute la nuit, mais il fallut bien conclure. Et je quittai le micro sous un tonnerre d'applaudissements. L'assistance se dispersa vers la salle voisine où un cocktail nous attendait. Et l'ambassadrice, avec une exquise courtoisie, eut la délicatesse de réclamer quelques précisions prolongeant mon analyse. Quand nous parvînmes, trois minutes plus tard, dans la pièce attenante, des montagnes de saumon fumé, de foie gras, de charcutaille en tout genre (venue de l'Ouest), ne restait plus rien. Rien. En trois minutes chrono. Quelques-uns de mes auditeurs, les derniers, achevaient de bourrer qui un sac à main, qui une sacoche. Et je pus méditer sur l'infinie vanité de l'écrivain en campagne.

  • Hervé Hamon
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