28 août 2010
Pour «Six mois, six jours (Grasset), ce huitième roman très réussi avec lequel il faudra compter dans cette riche rentrée littéraire, Karine Tuil avoue avoir beaucoup travaillé:«Cela m'a pris du temps avant de trouver la voix du narrateur». Pari gagné, son livre nous captive de la première à la dernière ligne. D'un fait divers qui a défrayé la chronique il y a quelques années - l'histoire d'une héritière allemande, mariée et bien sous tous rapports, piégée par son amant qui s'avère être un maître-chanteur - elle tisse une toile serrée aux questionnements sans fin où tous les thèmes qui lui sont chers sont réunis : la transmission, les rapports de domination et de pouvoir, l'identité, la question de la réparation allemande après la Deuxième Guerre mondiale. Le tout dans un style éblouissant. Je me suis inspirée d'une phrase de Philip Roth dans la ?Bête qui meurt ?, ?le lit est un lieu de massacre?. Je l'ai mise en exergue du livre. L'histoire d'amour entre ces deux personnes si différentes, la milliardaire et le gigolo, m'a beaucoup intéressée. Je me suis demandé, en particulier, pourquoi mon héroïne, si rigide, avait lâché prise».
Mrs Karine et Dr Tuil
Ceci expliquant peut-être cela, cette romancière de 38 ans, diplômée en droit de la communication, cache sous ses allures sages d'épouse et de mère de famille de trois enfants un univers romanesque trouble et puissant, souvent dérangeant, surtout dans ses trois derniers ouvrages. Au point qu'on se demande s'il n'existe pas une«Mrs Karine», dans la vraie vie, douce, tranquille, subtile, et un«Dr Tuil», sa part virile dans la fiction, tant le dédoublement de personnalité de l'écrivain est inouï chez elle. «Je suis incapable de lire à haute voix ce que j'écris, confirme-t-elle en riant. C'est incroyable d'être choquée par soi». Passionnée de littérature depuis son plus jeune âge grâce à une mère, directrice d'école, qui nourrissait son appétit pour la lecture, elle ne s'est autorisée à lâcher son métier de juriste pour écrire qu'après son mariage, encouragée en cela par son époux qui reste son premier lecteur. Discrète, elle n'aime pas dévoiler sa vie personnelle. Elle s'étend plus volontiers sur ses goûts littéraires - entre autres, Roth, Schulz, Szweig, Grossman, A.B. Yehoshua... - et ses activités en dehors du roman. À son actif, une pièce de théâtre,«Entre nous», des scénarios dont l'un adapté de son roman«Quand j'étais drôle», des nouvelles, des articles. Son prochain ouvrage est sans aucun doute déjà en gestation. En attendant, il faut lire celui-là sans attendre.