19 mai 2008
Psychose, dépression, troubles de l'humeur ou du comportement, « pétage » de plombs... des millions de Français souffrent de troubles psychiques. Comment insérer ces personnes dans le monde du travail ? De plus en plus d'entreprises s'en préoccupent.
« Le handicap psychique, c'est la forme la plus redoutée, et de loin, par les entreprises. Car c'est incertain et fragile. C'est parfois bien plus difficile à gérer qu'un handicap moteur, pour lequel on peut réaliser des aménagements. Là, on ne sait pas où on met les pieds », remarque Frédérique Thépot. Depuis deux ans, elle est chargée de mission handicap à la Caisse régionale de Crédit agricole du Finistère. Depuis la loi de 2005 sur l'égalité des chances, la banque s'est engagée à mener une politique volontariste en faveur de l'embauche des handicapés ou le maintien dans leur emploi.
Sur les 1.380 salariés répartis entre le siège quimpérois et les agences extérieures, la caisse emploie aujourd'hui 43 personnes concernées à un titre ou à un autre par le handicap. L'accompagnement des salariés qui souffre à un moment donné de troubles psychiques est devenu une préoccupation de premier ordre pour la banque.
« Dans les entreprises, les cas de dépression sont de plus en plus nombreux car la vie est stressante. Certaines personnes perdent pied. En souffrance elles n'avouent pas forcément leur mal de peur d'être stigmatisées, montrées du doigt... », explique Frédérique Thépot.
Eviter le stress
de la clientèle
Entré dans l'entreprise en 1975, Jean-Luc Rouxel, 53 ans, a eu le courage d'avouer sa maladie à un moment où la vie au travail dans une agence du nord-Finistère lui devenait insupportable. « Les relations étaient devenues tendues avec les clients, mes collègues et ma hiérarchie. Je ne me sentais plus à ma place. A une époque, je n'arrivais même plus à parler et on me demandait des objectifs ! »
Jean-Luc souffre de troubles bipolaires alternant des états de grande fatigue et d'excitation.
Il y a près d'un an, le Crédit agricole lui a proposé un poste au siège à Quimper au service assurances qui regroupe une équipe de 20 personnes. « C'est un service porteur. On cherchait à éviter à Jean-Luc le stress de la clientèle. Ses clients sont nos agences », souligne Frédérique Thépot.
« Travailler avec quelqu'un qui est différent, cela relativise notre stress »
La grande chance de Jean-Luc, c'est d'avoir trouvé sur son chemin un chef de service tout à fait partant pour l'accueillir en la personne de Benoît Rietzler. « J'avais dit en effet que si l'occasion se présentait, j'étais preneur. Travailler avec quelqu'un qui est différent, cela relativise notre stress, nos ronchonneries. Cela dit, quand Jean-Luc est arrivé, j'appréhendais ce qui allait se passer car je connaissais ses travers et je ne souhaitais pas non plus mettre l'équipe en difficulté », explique le jeune manager.
Dès le début, Benoît Rietzler va s'efforcer de bien cadrer les choses. « La priorité au départ, c'était Jean-Luc, pas le groupe. Avec mon adjoint, on souhaitait qu'il puisse se raccrocher à son boulot. Dans le même temps, on était là pour lui dire si c'était bon ou pas. La limite de mon job, c'est ce que je ne suis ni un médecin ni un confident. J'ai des objectifs. C'est mon boulot aussi d'être exigeant. » Pour le jeune chef de service, c'est au quotidien une attention de tous les instants. « En fait, j'aide Jean-Luc à se réguler. Quand je remarque excitation ou fatigue, je lui dis d'aller se reposer. Il sait corriger le tir. »
« Un boulot, ça aide »
Onze mois après, l'expérience paraît tout à fait concluante. « Je ne perçois pas de différences dans la qualité du service rendu. On apprécie sa culture réseau et son expérience commerciale », juge Benoît Rietzler. Quant à Jean-Luc, il est aux anges. « C'est du gâteau. Au départ, Je craignais que ce soit un placard. C'est tout sauf ça. Le courant est passé. On a une complicité. J'ai trouvé quelqu'un qui me disait : "Toi, je t'ai à l'oeil". Le pire, c'est la non-reconnaissance de la maladie. »
Jean-Luc, qui croit beaucoup dans les valeurs humaines, avoue que ce nouveau poste contribue à sa remise en selle dans la vie tout court. « C'est évident. Aujourd'hui que j'ai à peu près accepté ma maladie, un boulot, ça aide. Mais si j'ai un conseil à donner à ceux qui souffrent des mêmes troubles, c'est de bien suivre leur traitement. Ça, c'est très important. »
