6 avril 2009
Né en 1978 à Visegrad, en Bosnie, Sasa Stanisic a créé la surprise, à la rentrée dernière, avec son premier roman, «Le soldat et le gramophone». Une oeuvre autobiographique qui a pour cadre la guerre civile en Yougoslavie au début des années 90.
Comment vous est venue l'idée d'écrire «Le soldat et le gramophone»?
Honnêtement, je n'en sais rien. J'étais en train d'écrire une sorte de journal intime de mon enfance tardive et, à un moment, au cours du premier semestre 2004, j'ai commencé à inventer des histoires à partir des événements de ma vie. C'est comme ça que j'ai eu l'idée d'écrire quelque chose de plus important que ma propre destinée personnelle. J'ai trouvé que c'était une excellente idée: je me suis aperçu que je portais en moi toute une musique que je ne jouais jamais. Écrire ce livre est donc devenu mon instrument et l'histoire une sorte de symphonie.
Comment avez-vous construit l'histoire?
En utilisant des morceaux de mosaïque qui constituaient eux-mêmes des histoires. Mon livre est avant tout un ouvrage sur la mémoire et la façon dont le temps et la souffrance peuvent vous déconnecter du passé. Il a trait au désir de ne pas oublier et de rendre disponible pour les autres ce qui est inoubliable. Ce genre de partage est ce qu'il y a de plus important quand vous traitez d'un sujet aussi radical que la perte d'un «chez soi» et une guerre civile. Il faut encore et toujours raconter, de façon à pardonner et, peut-être, apprendre quelque chose. Mais la mémoire est un animal rusé et sauvage: on ne peut pas vraiment la tromper et on ne peut pas non plus la dompter. Je me suis rendu compte que j'avais besoin de différentes voix et de différentes perspectives si je voulais faire comprendre en profondeur à quel point et pourquoi notre passé nous obsède. Je voulais aussi créer des scènes très imagées d'une société yougoslave qui, dans les années 90 et même après la guerre, était elle-même très vivante. En laissant s'exprimer de nombreux personnages tout au long du livre et en incluant des passages tragiques et humoristiques, j'ai eu le sentiment de réaliser ce que je voulais faire.
L'enfance est très présente dans votre roman...
Quand j'avais dix ans et que je vivais dans ce qui s'appelait alors la Yougoslavie, un pays qui montrait déjà des signes de fatigue, mon père m'a donné un petit carnet. Il m'a dit que si je notais tout ce qui m'arrivait - des faits importants, beaux, effrayants... - ne serait jamais oublié: ces faits resteraient toujours beaux et deviendraient moins terrifiants. Le soir même, j'ai réuni ma famille dans le salon et lui ai lu un poème que j'avais écrit dans mon carnet ce jour-là: c'était un chant radical à la gloire de Tito et du Parti communiste. Je ne me souviens pas très bien ce que disait exactement ce poème, mais ma famille a eu un choc en l'entendant. De façon raccourcie, cette anecdote en dit long sur ce que représente le fait de grandir sous un régime communiste.
Qu'est-ce que la guerre civile a détruit en vous? L'enfance? Vos rêves?
Il m'est très difficile de répondre brièvement à cette question parce qu'il n'y a rien de plus compliqué que d'essayer de trouver ce qu'on aurait perdu et, ensuite, de le décrire. Les rêves ne sont pas perdus: vous les emportez simplement avec vous et vous continuez ailleurs à les poursuivre. Quant à mon enfance, elle ne s'est pas arrêtée à cause de la guerre: elle a simplement continué en prenant un tour différent. Heureusement, je n'ai pas perdu de membres de ma famille ou des amis au cours de la guerre et je suis devenu ce que je suis aujourd'hui. Cela signifie que les changements intervenus dans ma vie durant ou à cause de la guerre, je dois les accepter et vivre avec. On n'a qu'une vie: ce qu'on choisit, c'est la façon de la mener et la fin est, bien sûr, imprévisible. De ce point de vue, j'ai tendance à voir dans la fuite de ma famille en Allemagne une interruption de ce qui était notre vie «normale», un des événements imprévisibles de la vie. Avec mon livre, j'ai voulu construire un pont destiné à enjamber cette interruption et apprendre à l'accepter.
Quels sont vos souvenirs personnels de la guerre civile en Yougoslavie?
Des sous-sols, des greniers, la peur des adultes, une petite radio, des cris, une vague plaisanterie, la fuite sur une colline, des nuits passées à dormir par terre, l'odeur des soldats, les fenêtres cassées de l'école, le rire des soldats qui essayaient de tuer un chien...
L'histoire
Premier roman de Sasa Stanisic, ce livre met en scène Aleksandar Krsmanovic, un jeune garçon de Visegrad, en Yougoslavie, qui, au moment même où meurt Slavko, son grand-père adoré, voit la guerre civile de 1991 faire voler en éclats son univers. Contraint de s'exiler en Allemagne avec ses parents, il va s'attacher, pendant les dix ans suivants, à reconstituer cet immense puzzle qu'est son enfance. Dans ce paysage intime figurent non seulement les membres de sa famille et ses camarades de classe et de jeux mais aussi les lieux qu'il a dû quitter et, surtout, Asija, la petite fille qui avait dix ans à son départ en Allemagne.
Le soldat et le gramophone
Sasa Stanisic
Stock
384 pages, 21,50 EUR