30 décembre 2008 à 15h45
Elle transcende ou inhibe. Elle offre d'autres scénarios, d'autres émotions, d'autres hiérarchies. La Coupe est une oasis, un territoire à part sur la planète football. Elle doit peu au technico- tactique. Tout est dans la tête, docteur.
Contenus différents, émotions amplifiées, hiérarchies blackboulées. Au départ il y a ce constat quasi séculier voulant que les matchs de coupe soient différents. À la mesure du choix binaire qu'offre l'épreuve : vivre encore ou mourir déjà.
« On ne sentait pas la fatigue »
Les spécialistes (ci-contre) interrogés s'accordent à reconnaître que cette dramatisation a engendré une espèce particulière : le « joueur de coupe ». Christian Gourcuff le définit par « une capacité à se mobiliser pendant 90 minutes sur le plan physique et mental, et aussi à supporter la pression ». Sans revendiquer l'étiquette, Antony Gauvin a revêtu cette seconde peau un jour de mars 2003 au Parc des Princes. Ce jour-là, une équipe de « coiffeurs » lorientais avait barré la route de son dernier objectif à un PSG au grand complet. « On avait une équipe de niveau L2. Quand on a marqué, on s'est dit qu'il ne fallait pas lâcher. On s'est mis à courir deux fois plus et on ne sentait pas la fatigue. On était inférieur, mais on s'en était sorti avec les nerfs ». À ce stade de la narration, Gauvin n'oublie pas de rappeler que trois mois plus tôt, « on s'était arraché pour gagner en prolongation à Douai », sur une pelouse gelée. En coupe, l'investissement dans les premiers tours, présumés faciles mais si souvent piégeux, est une autre forme de dépassement. Dans la même veine, Paul Le Guen n'est jamais aussi rassuré que lorsqu'il entend ses joueurs, « à cinq ou six matchs du Stade de France », évoquer entre eux la perspective d'y faire bientôt une visite.
« La coupe appartient aux joueurs »
Yvon Pouliquen ne dit pas autre chose lorsqu'il affirme : « la coupe appartient aux joueurs ». Un sentiment qu'Yvon Hochet a également ressenti à l'US Montagnarde. « Parfois, avant un match de coupe, tu sentais les gars tellement à l'écoute, tellement concentrés à l'entraînement, que tu avais l'impression que le groupe s'autogérait. Pour un entraîneur, c'est fabuleux et frustrant à la fois, car le même groupe un mois avant ou après, pouvait faire n'importe quoi ». Les entraîneurs ne seraient-ils donc pour rien dans les parcours de leurs équipes ? En guise de secret, Pouliquen, qui vient encore de conforter sa réputation de spécialiste en s'offrant le scalp de Lyon, concède juste « un discours un peu plus guerrier ». À quelle source certaines équipes puisent-elles alors une force à renverser les montagnes ? Tous s'accordent à en identifier au moins une : la « culture club » savamment entretenue par des symboles. « Au stade, les photos affichées ne sont pas celles des montées mais celles de ces tours de coupe », remarque ainsi Antony Gauvin. « Le Paris SG a une culture coupe, revendique également Paul Le Guen. D'ailleurs à la grande époque de Paris, on a gagné beaucoup de coupes mais un seul championnat ».
Mêmes les millionnaires...
L'évidence est aussi de mise pour Yvon Hochet. « A l'US Montagnarde, tu baignes dans la coupe. Les gens qui gravitent autour du club ne te parlent que de ça. Ça génère un enthousiasme contagieux ». L'ancien coach montagnard se souvient ainsi d'un moment de grâce vécu au milieu de ses troupes, à un quart d'heure du coup d'envoi d'un 7 e tour à Saint-Malo. « On était à l'échauffement quand on a entendu nos deux cars de supporters arriver en klaxonnant. Immédiatement, j'ai senti quelque chose d'hyper-fort traverser le groupe. Les choses s'inversaient. On ne jouait plus à l'extérieur ». Bien souvent, les joueurs vont aussi puiser l'étincelle dans leurs propres souvenirs. « Quand tu as dans le vestiaire des garçons qui ont eu la chance de la gagner c'est un gros plus », a constaté Yvon Pouliquen. Flotte alors un délicieux air de « revival » qui expliquerait que les clubs amateurs réalisent souvent plusieurs aventures en coupe sur une période concentrée. Mais ne pas croire que les mots magie et aventure leurs soient réservés. Même les millionnaires du football ont conservé une âme d'enfant devant dame coupe. Le Guen : « La saison dernière, le championnat était tellement stressant que notre parcours en coupe on l'avait vécu comme du pur bonheur. Et la finale, ça reste un moment magique. Ça fait rêver les joueurs et leurs entourages. Ils invitent une bonne partie de leur famille. C'est l'occasion pour eux de partager quelque chose ». Une oasis. Un territoire à part.
Comme joueur ou (et) entraîneur, la Coupe leur a fait connaître tous les sentiments. Six spécialistes décrypent les ressorts psychologiques de l'épreuve.
ANTONY GAUVIN. 35 ans. Ancien pro à Saint-Etienne, Nice, Lorient notamment. Victorieux de la Coupe de France avec Lorient (2002). Joueur et entraîneur adjoint à Fontenay-Le Comte (CFA).
CHRISTIAN GOURCUFF. 53 ans. Ancien pro à Guingamp et La Chaux-de-fonds notamment. Entraîneur depuis vingt-six ans, une dizaine d'accessions, dont trois en L1 (record), mais aucun palmarès en coupe. Entraîneur de Lorient (L1).
JOCELYN GOURVENNEC. 36 ans. Ancien pro à Rennes, Nantes et Marseille notamment. Une finale de coupe d'Europe (C3) avec Marseille. Entraîneur de La Roche-sur-Yon (DH).
YVON HOCHET. 44 ans. Ancien joueur amateur à Vannes (D3). Un seizième de finale de Coupe de France disputé comme joueur (Vannes FC), un autre comme entraîneur (US Montagnarde). Entraîneur des moins de 14 ans du Vannes OC.
PAUL LE GUEN. 44 ans. Ancien pro à Brest, Nantes
et au PSG. Une victoire en Coupe des coupes, trois en Coupe de France et autant en Coupe de la ligue (dont une comme entraîneur). Entraîneur du PSG (L1).
YVON POULIQUEN. 46 ans. Ancien pro à Brest,
Saint-Etienne et Strasbourg notamment. Deux victoires
en Coupe de France comme entraîneur de Strasbourg puis de Lorient. Entraîneur deMetz (L2).
Avec sept trophées à ranger dans l'armoire aux souvenirs, Paul Le Guen peut s'enorgueillir d'un des plus beaux palmarès « es-coupe » du football français. Pourtant, lui aussi a connu l'enfer de l'échec suprême, côtoyé son cortège de sentiments négatifs. Lui dit « Clermont ». L'histoire a onze ans. « Avec la grosse équipe de Paris », celle des Lama, Raï et Leonardo, « on s'était fait battre aux tirs au but alors qu'on menait 4-1 en prolongation ». Clermont évoluait alors en CFA...
« Ça ne communique plus. On est moins une équipe »
Maintenant qu'il a changé de casquette, Le Guen sait que « pour les entraîneurs, ces matchs contre des équipes inférieures, sont les pires. Il peut y avoir des ressentiments terribles, des situations humiliantes. Ce sont des défaites avec des conséquences très lourdes parfois, que personne ne comprend ». Sur le terrain pourtant, les joueurs sentent vite le scénario d'une qualification logique déraper. Et ce, quel que soit le niveau. Yvon Hochet, qui avec le Vannes FC a connu « la honte » d'une qualification aux tirs au but à Riantec (six divisions d'écart), résume. « Il peut suffire d'une occasion que tu ne mets pas dans le premier quart d'heure. Tu t'énerves, tu es moins positif dans le comportement, tu pardonnes moins l'erreur du partenaire, tu gueules après l'arbitre et en parallèle, tu vois la petite équipe prendre confiance ». Jocelyn Gourvennec a trop souvent vécu lui aussi « ce moment dans le match où tu sens que ça bascule ». Il ne fait pas de bruit, bien au contraire. « Ça ne communique plus. On est moins une équipe ».
« On prend toujours de haut la petite équipe »
Antony Gauvin décrit la suite. « Sur le terrain, tu es dépassé. Tu n'arrives pas à trouver les solutions. Tu n'as pas assez d'envie et la technique ne suffit pas. Le dynamisme adverse fait que tes efforts de construction n'aboutissent pas. Et parce que tu te dis "ça ira, ils ne tiendront pas", tu ne trouves pas les ressources. Ce n'est même pas de la peur, parce que tu penses être au-dessus, donc tu n'as jamais peur. Et à la fin, tu as honte... pour te dire après, avec du recul, que tu l'as bien mérité ». Et tous les ans, c'est la même chanson, ici ou là. « C'est le charme de la coupe » s'amuse Gauvin, persuadé que cette histoire-là se réécrira à l'infini. Avec à l'appui un argument massue qui se joue des discours et des leçons du passé. « On prend toujours de haut la petite équipe ». Christian Gourcuff tente de lutter, année après année, contre cette tendance naturelle. Mais avec moins de réussite que la moyenne, au point que ça trouble cet esprit cartésien. « Je me suis souvent interrogé, mais je ne trouve pas la réponse. Cette saison encore, on a fait un match d'une mièvrerie incroyable contre Lens ». La saison d'avant c'était Metz, déjà en coupe de la ligue. Dans ces cas-là, Gourcuff laisse la honte aux joueurs. La frustration suffit largement à le miner. « Un technicien aime être reconnu sur la durée, donc sur le comportement de son équipe en championnat. Mais on recherche aussi les sensations fortes. Et elles sont d'abord dans la coupe ».