30 décembre 2008 à 15h45
Aujourd'hui dernier du championnat de Ligue 2 où il n'aurait jamais dû descendre au terme de la saison 2003-2004, En Avant de Guingamp inquiète. Le club de Noël Le Graët, qui dispose de l'un des plus gros budgets du championnat (14 millions d'euros), n'arrive pas à retrouver l'élite. Dans une enceinte de Roudourou en cours de rénovation, personne ne comprend vraiment ce qui arrive. Mais y a-t-il d'autres explications rationnelles que celles des lois du sport et de la compétition ?
« Donnez-moi une chaise, une table et un téléphone. Je m'occupe du reste. » Par ces mots, Francis Smerecki a entamé sa première saison à Guingamp en juin 1993, en Nationale 1, où le club venait d'être relégué. On connaît la suite : deux saisons lui ont suffi pour conduire En Avant en Ligue 1 (D1 à l'époque), pour lui faire goûter au caviar de la Coupe d'Europe via la Coupe Intertoto (1995-1996), et à jouer la finale de la Coupe de France la saison suivante.
Les bonnes pioches de Smerecki
C'était le bon temps. Smerecki s'était entouré de bons joueurs. Les Fournier, Lecomte et plus tard Mihali, Joswiak, Candela, Baret, Coridon, Tasfaout pour ne citer qu'eux, avaient le bon esprit nécessaire pour s'intégrer au sein d'une génération dorée de joueurs bretons. Parmi ces derniers, Guivarc'h, Carnot, Rouxel, Michel, découverts sur les stades bretons par Schmitt, n'étaient pas les moindres. Les bonnes pioches de l'entraîneur guingampais montraient la voie à suivre. Faut-il croire pour autant que le savoir-faire du club s'est évanoui dans la nature ? Non. Mais, en dix ans, les mentalités ont changé. L'amour du maillot n'est plus ce qu'il était. L'argent est devenu roi. Les sirènes des clubs de l'Hexagone, voire de l'étranger, retentissent jusqu'en Bretagne et sur les marchés où En Avant, l'irrésistible Astérix des années 1990, n'est pas seul à piocher. Diminué de surcroît cette saison par une incroyable série de graves blessures et confronté à une rare adversité extérieure sans doute due au hasard (trois vrais buts de 1 à 0 refusés par les arbitres), En Avant est le dernier de la classe. Dur...
Des carences cachées
Privé d'un vrai centre de formation et face à une concurrence avivée par ses exploits, Guingamp doit, comme il l'a toujours fait, aller chercher ailleurs ce qu'il n'a pas sous la main. Fabbri, « El Presidente » argentin, et les « monuments », Malouda et Drogba, ont apporté le bonheur. La médaille avait un revers. Ces trois géants ont masqué une forêt de joueurs au talent plus modeste. Et Guingamp, telle une cigale qui a trop longtemps chanté, s'est peut-être endormi sur ses lauriers. Le club s'est ainsi trouvé fort dépourvu, lorsqu'à l'aube de la saison 2003-2004, les trois compères ont quitté le navire.
Obstacles
Les poches forcément pleines, Le Graët et son staff se sont vite aperçus que l'argent ne fait pas toujours le bonheur et que l'on n'a pas toujours la main heureuse. Car on ne remplace pas d'un seul coup de baguette magique le talent d'un Malouda et d'un Drogba, ou des « joueurs de vestiaire » comme l'étaient Fabbri et (encore) Drogba. Fuentes arrivé d'Argentine, Cabanas de Suisse, comme plus tard Flachez et Ecker ont été autant d'erreurs de casting. L'Argoat breton n'est pas la Riviera italienne et Guingamp n'est pas Lyon, Marseille ou Paris. Barrière de la langue pour certains, trop petit bourg pour d'autre : autant d'obstacles qui ont miné le moral et fait échouer les intégrations.
Reins solides
D'échec en échec, avec des joueurs encore combatifs mais dont le moral est fragile, En Avant s'est sournoisement installé dans une logique qui n'incite pas les joueurs à venir s'y installer (on l'a encore vu fin août). Patrick Rémy réussira-t-il, comme l'a fait Ravera, à remettre le club sur les bons rails alors que la tension monte dans les travées d'un stade de Roudourou en cours de modernisation ? Heureusement, Guingamp a les reins solides et, comme le dit Noël Le Graët, « un club ne meurt jamais sportivement ». Le retour des blessés, voire le mercato d'hiver, l'aideront forcément à retrouver l'aura dont il a besoin pour tenir un pari de plus en plus difficile.
1912. L'association En Avant naît et connaît des hauts et des bas jusqu'en juin 1972, date à laquelle Noël Le Graët en prend la présidence. En Avant évolue alors en DSR.
1972-1973. Dès cette saison, En Avant se fait un nom. En Coupe de France, la modeste équipe de DSR élimine quatre clubs de D2 (Laval, Brest, Le Mans et Lorient) avant de s'incliner en 8 e de finale contre Rouen.
1977-1978. En Avant dispute sa première saison en D2.
1984. le club adopte le statut professionnel.
Septembre 1991. Alors que le club s'est installé en D2 où il dispute sa 15 e saison consécutive, Noël Le Graët laisse la présidence à Bertrand Salomon pour prendre celle de la Ligue Nationale de football.
Mai 1993. En Avant recule en National mais remonte l'année suivante en D2 sous la conduite de Francis Smerecki.
1995-1996. Cette saison est la première des trois de Guingamp en Division 1. La Coupe Intertoto, la Coupe d'Europe, avec deux fameux matchs contre l'Inter de Milan, et la finale de la Coupe de France, perdue au Parc des Princes contre Nice en mai 1997, marquent ces années de gloire.
Mai 1998. En Avant est relégué en Deuxième division. Bertrand Salomon démissionne en novembre 1998 et est remplacé dans la foulée par Alain Aubert, le patron de la SECMA à Pontrieux. Quelques mois plus tard, en février 1999, Francis Smerecki est remplacé par Guy Lacombe.
Mai 2000. Guingamp obtient son billet pour un retour en 1 r e division.
Juin 2002. Noël Le Graët rentre au bercail et succède à Alain Aubert. Mais les temps sont devenus difficiles. Guy Lacombe s'en va à Sochaux et Bertrand Marchand pose son sac à Guingamp en mai 2002. Après une brillante saison et une participation éclair en Intertoto à Brno en Tchéquie, Guingamp descend en D2 en mai 2004.
Depuis 2004-2005. En Avant est en Ligue 2. Yvon Pouliquen remplace Bertrand Marchand et est remplacé à son tour par Alain Ravera en novembre 2005. Aucun d'eux n'atteint l'objectif de remonter en Ligue 1. On sait aujourd'hui qu'En Avant, devenu Société Anonyme Sportive Professionnelle (SASP) supportée par 83 entreprises régionales, ne le fera pas cette année non plus, l'équipe de Patrick Rémy ayant déjà concédé trop de retard.
Le Graët en fait-il trop ?
Trois saisons, trois échecs et trois entraîneurs (Marchand, Pouliquen, Ravera) avant l'arrivée en juin dernier de Patrick Remy... dont on sait déjà qu'il n'empêchera pas un quatrième échec. Alors où est le problème, docteur ? On a posé la question à plusieurs joueurs passés par En Avant au cours des trois dernières saisons. Les réponses n'épargnent pas... celui dont l'énergie et le savoir-faire ont fait le club.
Christophe Le Roux a quitté Guingamp il y a un an. En supporter d'un club où il a passé sept saisons, en proche de ceux qui luttent aujourd'hui, il peine à entreprendre une froide analyse : « Ce n'est pas simple. Un peu comme à Paris, on a beau changer d'entraîneur ou penser tous les ans qu'on a fait un recrutement cohérent, il n'est pas évident de sortir de la crise pour recréer une dynamique. Il doit y avoir un chat noir ».
« ... encore une fois on change d'entraîneur »
Fabrice Abriel, qui a passé les deux dernières saisons à Guingamp, n'a pas la même retenue affective : « Quand je suis arrivé, j'ai trouvé un groupe traumatisé. Le statut du club avait changé, il y avait une vraie obligation de résultat et tout le monde s'est un peu affolé. Je pensais qu'il allait digérer ça, mais je constate que les années se suivent et se ressemblent. » La thèse de l'affolement est également développée par Damien Bridonneau, parti à l'intersaison avec un brin d'amertume. « On veut brûler les étapes. La saison dernière, il y avait une attente très forte, une pression du public et du président. On ne nous a pas laissé le temps. » « Sans vouloir casser du sucre sur le président ni sur le club », Bridonneau dit sa vérité, qui n'épargne pas le mythe. « Beaucoup de personnes doivent se remettre en cause du côté d'En Avant. Il faut une organisation, des conditions de travail... Pendant deux ans on s'est entraîné sur des terrains pourris. C'est bien d'investir en faisant des loges, mais le terrain d'entraînement doit être la priorité ! » Et encore : « Cette année, il y avait moyen de faire quelque chose : l'équipe avait bien fini la saison, on commençait à avoir des automatismes, mais encore une fois on change d'entraîneur.
Le président, c'est un passionné avant tout. On sait ce qu'il a fait, on sait que c'est un Monsieur, mais parfois, il faut sentir les choses. »
« Le mythe du club familial »
Cyril Watier était également là la saison dernière. Et bien qu'il soit parti en excellents termes avec « Monsieur Le Graët », il dresse les mêmes constats. « Le président est très souvent là à l'entraînement. Il est très présent et met beaucoup de pression. Il connaît tellement bien le foot que c'est difficile pour lui de ne rien dire. Il est presque à prendre la parole à la mi-temps quand ça ne va pas ». Trop pressé et trop pressant à la fois Noël Le Graët ? C'est une des thèses avancées. Il y en a au moins une autre : Bridonneau évoque « le mythe du club familial ». Et pointe le fait que sur le terrain « individuellement il y a des joueurs de qualité, mais ce sont des individualités. Il n'y a pas d'esprit d'équipe ». Même constat pour Watier, qui relève : « En un an, je suis allé une fois chez un joueur. A Laval, en deux mois, on m'a déjà invité trois fois... Franchement, l'ambiance est particulière. Très individualiste, avec moins d'esprit d'équipe que dans les autres clubs où j'ai joué. Et beaucoup de jalousies par rapport aux contrats. »
