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Arbitrage. La grande fracture

30 décembre 2008 à 15h45

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Au coeur d'une Ligue 1 médiatisée comme jamais, les erreurs d'arbitrage sont devenues insupportables. Au sortir d'un week-end « calme » sur ce front, retour sur la « fracture » qui s'est instaurée entre le corps arbitral et les autres acteurs du football.


LE CONSTAT. Chaque journée de Ligue 1, ou presque, met en lumière de grossières et incontestables erreurs d'arbitrage, largement diffusées et commentées dans les médias. Des erreurs ou omissions purement techniques, mais également de nombreuses erreurs de discernement ou de psychologie. Il en résulte que la fracture entre les arbitres de L1 et les autres acteurs du football n'a sans doute jamais été aussi béante. En disant des arbitres : « Il faut qu'ils dégonflent leur cigare ! », l'entraîneur valenciennois Antoine Kombouaré a dit tout haut ce que la plupart des entraîneurs et joueurs pensent - et disent tout bas - depuis des années. La « réponse » apportée par les arbitres de l'élite lors d'une conférence de presse vendredi matin laisse malheureusement supposer que le dialogue de sourds va continuer. « Il faut progresser, mais c'est plutôt le regard extérieur qui doit évoluer », a résumé Hervé Piccirillo...
L'ANALYSE. « Une erreur d'arbitrage n'est pas celle qu'on voit au cinquième ralenti », estime l'ancien arbitre Bruno Derrien. Sa réflexion traduit assez bien la pensée d'une corporation qui considère qu'il n'y a pas plus d'erreurs qu'avant, mais qu'on les voit davantage, du fait de la multiplication des caméras autour des terrains. Les acteurs du foot et le public, qui bénéficient des images, fussent-elles en différé, n'ont que faire de cette distinction. Pour eux, l'erreur est constituée à partir du moment où les images en fournissent la preuve.
>LE CONTEXTE. La famille de l'arbitrage, comprenant les acteurs en activité, mais aussi de nombreux anciens devenus consultants dans les médias, est déchirée depuis dix ans par des luttes intestines. En jeu, le pouvoir, les postes au sein des instances, les montées et les descentes et, in fine, l'argent : le gâteau de l'arbitrage ne cesse de croître, mais pas autant que les appétits de ses membres. Un arbitre de L1 est en effet très bien payé (6.000 EUR mensuels nets en moyenne basse). Un cadre supérieur de l'arbitrage beaucoup plus encore.
L'ENVIRONNEMENT. L'initiative ridicule prise par TF1 il y a quelques années, consistant à jeter un voile pudique sur les erreurs d'arbitrage, a vécu. Acteurs du football, spectateurs et téléspectateurs réclament de la transparence et les médias leur en offrent à satiété. Les instances supérieures du football national, ligue et fédération réunies, ont également jugé la crise suffisamment aiguë pour créer le mois dernier une « Task force » comprenant tous les acteurs du football, y compris les médias télévisuels, pour élaborer des propositions de réforme.
LES CONSÉQUENCES. Hantés par la volonté de préserver leur rang - et la rémunération qui va avec -, les arbitres « viennent la peur au ventre sur un terrain », selon les mots de l'un d'eux. Premièrement, parce qu'ils savent par avance que le combat contre la caméra fouineuse est perdu d'avance. Et deuxièmement, parce qu'ils sont obsédés par leur note au-delà du raisonnable. Suivant que le contrôleur (qu'ils rencontrent avant le match) appartienne à telle ou telle « école », leur attitude sur le terrain peut en effet varier, admettent-ils. Enfin, toutes les « factions » en lutte s'accordent à considérer que lorsque les arbitres d'élite sont contestés, c'est l'arbitrage de base qui trinque.

  • Benoit Siohan, le 08/04/2008

Un homme dans la tempête

La nomination de Marc Batta à la tête de l'arbitrage français en juillet 2004 n'a pas allumé l'incendie. Mais depuis quatre ans, ni le climat interne, ni la perception qu'on a à l'extérieur de la compétence des arbitres de l'élite ne se sont améliorés. Lorsqu'on l'interroge sur les « maux » dont souffre l'arbitrage, le Marseillais répond télévision (« cinq caméras il y a dix ans, 25 aujourd'hui ») et complot (qui serait ourdi par certains de ses anciens collègues, devenus ou non consultants dans les médias). Les arguments sont un peu courts, mais conformes au mode de pensée d'une corporation pour laquelle l'enfer, c'est toujours les autres. Les adversaires du patron de l'arbitrage français emploient d'ailleurs à peu près les mêmes, puisque pour eux, Batta est le responsable de tous les maux. Quoi qu'il en soit, le Marseillais apparaît aujourd'hui fragilisé par la persistance d'un climat naguère fatal à son prédécesseur, Michel Vautrot. Et aussi par des faits : il vient de se séparer de son bras droit, Rémy Harrel. Et au printemps dernier, le président de la Ligue nationale de football, Frédéric Thiriez, a officiellement pris pour conseiller Claude Colombo, adversaire notoire de Batta.
On peut les aider
L'International Board, gardienne archaïque des lois du jeu, ayant fermé la porte à l'utilisation de la vidéo pendant les matchs, il faut chercher ailleurs les solutions pour aider les arbitres. Les deux mesures suivantes pourraient y contribuer : - Décharger les arbitres (au profit des délégués) de la gestion des tribunes (bagarres, injures, banderoles). - Repréciser les rôles des commissions (discipline, éthique), y compris d'appel. Le jour où un joueur saura qu'une simulation, qu'une attitude agressive vis-à-vis de l'arbitre, ou qu'un mauvais geste effectué dans le dos de l'arbitre peuvent lui valoir cinq matchs de suspension, il y aura moins d'arbitres abusés. Et le jour où une grossière erreur d'arbitrage pourra être réparée a posteriori - annulation de cartons - les joueurs seront également plus sereins.

Derrien : « Manifestement, le niveau recule »

En retraite depuis deux ans après avoir arbitré 17 ans en L1 et L2, le Breton Bruno Derrien dresse un bilan sévère pour l'arbitrage français et son patron, Marc Batta, dont il s'estime victime (*).



- Que traduisent les récentes polémiques sur l'arbitrage en L1 ? « Une rupture totale entre les arbitres et le monde du football ».

- La faute à qui ? « Chacun doit faire son autocritique, et les arbitres aussi. L'image véhiculée par l'arbitrage français depuis trois-quatre ans, avec nos divisions et nos luttes de clans, est détestable. Ensuite, Il faut qu'on redevienne plus humbles. Nous devons être à la disposition du jeu ».

- Comment les arbitres français ont-ils vécu le fait qu'aucun d'eux n'ait été retenu pour l'Euro 2008 ? « Comme un traumatisme. Quelque part, ça les dévalorise. C'est l'argument mis en avant par un entraîneur à la moindre erreur. Et un arbitrage discrédité au plus haut niveau discrédite l'arbitrage de base ».

- Le niveau de l'arbitrage français a-t-il baissé ? « Manifestement, le niveau recule ».

- Pourquoi ? « Une fournée d'anciens sont partis en deux ans. Mais ça n'explique pas tout. Les arbitres n'ont jamais eu autant de moyens. Ils ont des indemnités conséquentes, ils ont des stages. Ils sont pratiquement professionnels. Donc, on est en droit d'attendre un niveau ».

- Mais... « M. Batta est salarié pour gérer l'arbitrage. Or, manifestement, le management des arbitres pose problème. Même s'il n'est pas responsable de tout ».

- Que reprochez-vous à M. Batta ? « Son management en général : le choix des hommes, le contenu des stages où on se trompe de priorités. On devrait insister davantage sur l'approche psychologique, la technique ou le média training ».

- Que faut-il réformer ? « Le règlement intérieur de la Direction nationale de l'arbitrage est un véritable scandale. Il faut réformer le système de notations, revenir sur les limites d'âge et sur la filière des assistants (les juges de touches). 50 % de ceux qui officient en L1 n'ont pas tenu un sifflet au-dessus de la DH ! ».

- Le quatrième arbitre fait beaucoup polémique ces derniers temps... « Ce sont souvent de jeunes arbitres, qui veulent trop bien faire. Or, bien souvent, ils manquent de psychologie. Il ne faut pas sauter sur un mec dès qu'il se lève. Là encore, c'est un problème de formation ».

- Les commissions de discipline aident-elles les arbitres ? « Le problème des arbitres, c'est qu'ils sont en guerre avec tout le monde. Avec les médias, avec les entraîneurs, avec la commission de discipline, avec la ligue nationale... » (*) Rétrogradé en juin 2006, M. Derrien contestait les circonstances de l'attribution d'une note qui lui avait été fatale. Le Conseil d'État l'a débouté le 3 mars dernier.

  • B. S.

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