30 décembre 2008 à 15h51
Dimanche, cela fera 30 ans qu'un pétrolier libérien transportant 227.000 tonnes de pétrole brut s'échouait sur les roches de Portsall. Le monstre de 334 m de longueur giclait à la figure d'une population traumatisée.
Le naufrage de l'Amoco-Cadiz déclenchera la plus grande marée noire par échouement jamais observée dans le monde (*). Le produit iranien est de la pire des viscosités. Il mettra deux bonnes semaines à dégueuler, souillant plus de 300 km d'un littoral jugé parmi les plus beaux et les plus sauvages d'Europe. Tout s'enchaîne après une avarie de gouvernail. L'Amoco ne répond plus aux sollicitations de son capitaine.
La remorque cède
Le navire n'est plus manoeuvrant alors qu'il fait route, en cette matinée du 16 mars 1978, un peu au nord d'Ouessant. Le mauvais temps le fait dériver dangereusement à l'Est. Le Pacific, un remorqueur allemand qui appareille de Brest, vient au secours du supertanker de 227.000 tonnes. Personne n'est inquiet, les gars du Pacific savent faire. Une première remorque est passée à 13 h 30 mais cède trois heures plus tard. Les deux équipages vont se battre tout l'après-midi et tenteront le tout pour le tout jusqu'à la nuit tombante. À 22 h, le pétrolier s'éventre sur les brisants de Portsall.
Catastrophe annoncée
Depuis deux à trois ans, ils étaient pourtant nombreux à annoncer le scénario catastrophe. Plusieurs marées noires de moindre importance avaient touché les côtes, depuis un premier avertissement le 18 mars 1967, l'échouement du Torrey-Canyon sur les côtes de Cornouailles anglaises (30.000 tonnes de pétrole).
Révolte et mobilisation
La mobilisation sur le terrain sera à la hauteur de l'écoeurement et de la révolte. Des milliers de militaires, de civils et d'anonymes aux cirés aussitôt souillés vont racler et ramasser tout ce qu'ils pourront. Première coopération du genre, des milliers de militaires allemands viennent prêter main forte aux milliers de bonnes volontés qui essayent d'effacer l'outrage. Avec des moyens de dépollution aussi basiques et limités, avec des seaux, des pelles ou leurs simples paluches.
Procès américain
Le procès mené aux Etats-Unis contre la société Amoco va durer 14 années ; les communes et l'État finiront par récupérer 1.257 millions de francs d'indemnités, soit à peine la moitié des sommes dépensées ou estimées en matière de préjudice. (*) En mars 1989, l'Exxon-Valdez s'éventre sur un rocher en Alaska et s'en approche avec ses 180.000 tonnes de brut.
Selon le capitaine au long cours Michel Bougeard, à l'époque embarqué comme lieutenant en passerelle d'un supertanker, « on a chargé à tort l'équipage très compétent du remorqueur allemand Pacific. Les conditions étaient très dures. Les marins de ce remorqueur, que l'on qualifiait déjà de saint-bernard des mers, ont subitement dégringolé de leur statut. Alors qu'ils étaient reconnus pour leur sérieux et leur efficacité, tout le monde leur est tombé dessus. Ils ont fait leur possible, mais leur remorqueur a manqué de puissance. Les causes du naufrage sont à chercher en amont. Le système s'est considérablement amélioré même s'il s'agit toujours de sécurité secondaire, d'intervention en dernier recours lorsque le risque de pollution est imminent », regrette ce farouche défenseur de la création d'une unité de garde-côtes, capables de renforcer, à ses yeux, la prévention et la sécurité globale des navires et des côtes.
Il faut malheureusement des catastrophes pour avancer. L'Amoco a violemment amorcé la pompe de la prévention et du traitement des marées noires.
On a commencé par éloigner le rail d'Ouessant. C'est la première mesure de taille qu'ont pris les autorités maritimes. Il a paru urgent d'éloigner les navires marchands descendant et montant le long des côtes bretonnes (la voie montante passait initialement à une dizaine de kilomètres d'Ouessant).
Retour des Abeilles
On décide, dès 1978, de les faire progresser au nord du premier tracé. Histoire de donner davantage de marge avant de venir s'éventrer sur les rochers. Et de donner plus de temps aux saint-bernard des mers. Il est admis qu'il faut de puissants remorqueurs à poste, prêts à intervenir dans le secteur dès les premiers signes de mauvais temps. Les Abeilles reviennent à Brest. Le concept du remorqueur de haute mer affrété, en attente à Camaret ou à Ouessant, ne sera plus remis en cause.
Surveillance renforcée
Les créations du Cedre (lutte contre les pollutions) en janvier 1979, soit neuf mois après le naufrage, et du Cepol à la même date (la branche militaire d'action antipollution) découlent évidemment des enseignements de l'après-Amoco. On ne veut plus attendre les bras croisés sur son rocher.
On décide d'étendre la veille après le coucher du soleil. Le Cross Corsen voit le jour en 1981 et renforce considérablement le niveau de surveillance dans le secteur. Les plans de la tour de surveillance du Stiff, à Ouessant, sortent miraculeusement des tiroirs, après un long sommeil faute de moyens financiers. L'Amoco amorce également la pompe à pognon. L'action de l'État en mer, la force de sauvegarde maritime n'auront de cesse de se structurer.
La nouvelle claque de l'Erika
Mais il faudra attendre la nuit du 12 décembre 1999 pour assister à une accélération du dispositif de sauvetage et de ses procédures. C'est encore une catastrophe de grande ampleur qui va faire avancer les choses. Le naufrage de l'Erika va booster l'interventionnisme et le principe de mise en demeure par l'État concerné. Fini le temps où l'opérateur radio échangeait du bout des lèvres, avec la courtoisie et la distance d'usage, avec un capitaine seul maître à bord après Dieu. Depuis l'Erika, en cas de doute et de danger imminent et immédiat, le préfet maritime prend les choses en main et déclenche, aux frais de l'amateur, les moyens adéquats avant qu'il ne soit trop tard.
Après ce noir 16 mars 1978, la colère va exploser à plusieurs reprises sur la côte et jusqu'aux rues de Brest. On se souvient de la manifestation qui s'était répandue rue de Siam, jusqu'à la préfecture maritime où les manifestants étaient entrés en force et avaient jeté sur le parvis des dizaines d'oiseaux mazoutés. Comme d'autres symboles de l'État maritime, les vitres du Cercle naval avaient également subi les foudres des défenseurs du littoral.
Dimanche, c'est l'anniversaire du naufrage de l'Amoco-Cadiz. Pour fêter les 30 ans de cette catastrophe écologique, Jean-Yvon Birrien, délégué de la SEPNB Bretagne Vivante dans le secteur de la communauté de communes de Plabennec et des Abers, ressort ses grands crus mis en bouteille en 1978. Quatre bouteilles qui contiennent du brut de l'Amoco, portant les noms évocateurs de « Château Amoco-Cadiz, Shell Portsall, appellation brut léger contrôlée, 1978 », « Château Boehlen, RDA de Cornouaille, Brut Vénézuélien, 1976 », « Château Torrey-Canyon, BP du Granit Rose, brut, 1967 » et « Château Olympic-Bravery, Onassis d'Ouessant, appellation fuel lourd contrôlée, 1976 ». Jean-Yvon Birrien, qui milite contre l'élagage des bords de routes responsable de la destruction du biotope, de la faune, de la flore, des reptiles, qui fait disparaître les fruits, a aussi remis à la surface l'affiche qui avait été vendue à l'époque au profit de la SEPNB. Elle avait rapporté environ 10.000 francs. Jean-Yvon Birrien en a même trouvé un exemplaire à Hawaï...
Claire Bouteloup publie, à l'occasion de ce triste anniversaire, « Mémoires vives » qui reprend les témoignages, les souvenirs et l'analyse de personnes qui racontent aujourd'hui leur marée noire. Cet ouvrage est publié par le Cedre.
