Depuis quand jouez-vous « Les monologues du vagin » ? J'ai interprété le spectacle à Paris pendant cinq mois en 2004 et ensuite de temps en temps, en fonction des demandes des organisateurs et de mes disponibilités. Nous sommes plusieurs comédiennes à adorer ce texte. Nous constituons une réserve d'interprètes en quelque sorte.
On m'a appelée pour les trois dates bretonnes et ça tombait très bien pour moi.
Comment présenteriez-vous ce spectacle : est-ce un documentaire, de la littérature, autre chose ?
Ça a été écrit par Eve Ensler qui est une femme de théâtre. Mais son texte s'appuie sur des confidences qu'elle a reçues de 200 femmes environ. En faisant une enquête, elle a réalisé qu'il y avait beaucoup de non dits, beaucoup de souffrances chez les femmes parce qu'elles ne communiquent pas sur la relation qu'elles entretiennent avec leur propre corps. Eve Ensler a enquêté sur les tabous qui ont été installés depuis des siècles et en a fait une oeuvre artistique souvent très drôle.
Comment la pièce est-elle construite ?
Nous sommes trois comédiennes, chacune a deux grands monologues à défendre. Pour le reste, on se distribue les phrases d'un manuscrit qu'on tient sur les genoux, assise chacune sur un tabouret. La mise en scène d'Isabelle Rattier est une façon de rappeler que l'on n'est pas dans une oeuvre de fiction, puisque ce qui est dit s'appuie sur d'authentiques confidences.
Qu'est-ce qui vous a donné l'envie de vous lancer dans cette aventure ?
Le talent de cette auteure dont le texte magnifique a été parfaitement adapté en français. Et puis ça parle des femmes et forcément, quand on est une femme, il est clair qu'on retrouve des références à son propre vécu. Cela nous permet de clarifier les choses aussi par rapport à nous-mêmes. La libération de la parole fait tomber des tabous, même chez nous.
Est-ce une des paroles les plus fortes que vous avez eu à partager sur scène ?
Au niveau de la confidence, oui, parce que rien n'est caché. Mais c'est écrit avec beaucoup d'humour, il y a toujours de la distance. Par exemple, quand Eve Ensler aborde le thème des règles - un sujet dont on ne parle jamais !-, elle le fait à travers les souvenirs d'enfance des femmes qu'elle a interviewées. Lorsqu'elles se remémorent leurs premières règles de gamines, il y a un côté charmant, innoncent, très séduisant et très drôle. Il supprime le côté secret.
Parmi les phrases que vous dites dans la pièce, y en a-t-il une qui vous plaît tout particulièrement ?
J'ai un personnage un peu sulfureux, une dominatrice - mais pour les femmes ! Avec elle, on aborde carrément la sexualité dans ce qu'elle peut avoir de cachée. Au début de son monologue, elle dit : « Des femmes me payent pour les dominer, les exciter, les faire jouir. Mais je n'ai pas toujours fait ça, oh non loin de là, j'ai commencé comme avocate ! ».
Eh bien cela, ça me fait toujours marrer ! Et je me dis que comme le texte est basé sur des confidences, il est vraisemblable que l'auteure est tombée sur une avocate qui lui a raconté son parcours sexuel, ou plutôt sensuel parce qu'on est très loin de la pornographie. Le mot vagin est un mot médical, scientifique.
Ce mot vagin est-il bien prononcé 123 fois au cours du spectacle ?
Certainement, on ne se gêne pas ! Eve Ensler savait que « vagin » serait le moteur qui allait démarrer le scandale (rires) ! Dès qu'un mot a une connotation de mystère, ça fait sale, ou vulgaire. Il suffit souvent de démystifier les termes pour que disparaissent leurs connotations sombres et seccrètes qui font peur.
Comment les hommes réagissent-ils ?
Certains qui accompagnent leur femme viennent parfois à reculons, mais à la fin de la représentation, ils sont nombreux à nous affirmer qu'ils ont trouvé le texte magnifique, qu'ils ont appris beaucoup de choses et même qu'ils ont beaucoup ri !
La représentation aborde aussi des drames.
Par-delà sa drôlerie, Eve Ensler se sert de son spectacle pour démystifier des habitudes et des mots entrés dans l'inconscient. Une de ses ambitions fortes est de combattre la violence que des hommes font subir à des femmes en toute impunité. Parce qu'elle est injustifiée et monstrueuse. C'est pour cela que l'auteure est allée en Bosnie à la rencontre de femmes qui ont été violées impunément pendant la guerre de Yougoslavie. Même si l'on entend surtout des rires, il y a deux ou trois moments dans « Les monologues du vagin » où il est important de mettre cette violence en parole, devant les gens. Il faut qu'ils réalisent que ça existe, que c'est à côté de nous, et que si on continue à faire semblant de ne pas le voir, la société n'avancera pas.