Soïg Sibéril. Les noces de la guitare folk et de l'électro
Guitariste celtique de référence, le Breton Soïg Sibéril aime promener sa musique dans des paysages nouveaux. Son dernier album s'ouvre aux musiques électroniques avec un bonheur contagieux.
« C'est vraiment la collaboration la plus inattendue qu'on ait faite », sourient les membres du duo électro Abstrackt Keal Agram à propos de leur participation au disque de Soïg Sibéril, « Lammat... ». « Même chose pour moi », renchérit le guitariste, qui ne peut que se féliciter de la complicité nouée avec les Morlaisiens. Certitudes et audaces Son nouveau disque est basé sur un mélange de certitudes et d'audaces. Les amateurs du jeu si caractéristique de Soïg Sibéril ne seront pas déroutés à son écoute. Le musicien reste fidèle au style qui lui a permis de devenir dès la fin des années 70 un guitariste folk de référence dans les pays celtiques. L'homme qui a développé la pratique de l'« open-tuning » (accord ouvert) en musique bretonne suit un parcours exemplaire. Il a été l'acteur de quelques-unes des plus belles aventures d'inspiration traditionnelle des deux dernières décennies au sein des groupes Kornog, Gwerz, Pennou Skoulm, Den... Aujourd'hui, l'artiste basé à Trébrivan, dans les Côtes-d'Armor, est membre-fondateur des Ours du Scorff, participe à la formation de Denez Prigent et se produit régulièrement dans différentes formules en duo et trio. « Lammat... » est le sixième album qu'il sort sous son propre nom. « J'y reste fidèle à un style de guitare bien marqué, qui peut être assimilé à de la musique traditionnelle, explique-t-il. Mais j'aime aussi que l'environnement, les ambiances changent autour de moi. Ce qui me plaît avant tout, c'est de ne pas rester figé ». Emotions rafraîchissantes « Lammat... » illustre ce goût de la découverte en étant le point de rencontres d'artistes d'horizons très divers. Les présences du guitariste électrique quimpérois Patrice Marzin et de la chanteuse douarneniste Nolwenn Korbell ne surprennent pas. Ils jouent régulièrement avec Soïg Sibéril. Par contre, celles du Costarmoricain Eric Le Lann, trompettiste de jazz de notoriété mondiale, et des Finistériens d'Abstrackt Keal Agram - 25 ans plus jeunes et encensés par la critique électro - font sensation. En échangeant leurs vocabulaires, ils ont su trouver un langage commun porteur d'émotions rafraîchissantes et vraies. Aux Vieilles Charrues Le disque n'est que la première étape d'une collaboration fructueuse. Dès la fin juin, l'équipe (avec Karl Gouriou au saxophone à la place d'Eric Le Lann) préparera à l'Espace Glenmor de Carhaix le concert qu'elle donnera deux fois en juillet au Festival des Vieilles Charrues : le vendredi à La Garenne et le samedi au Cabaret Breton. « Lammat... » sera ensuite présenté en tournée à l'automne dans une formule allégée. Les membres d'Abstrackt Keal Agram seront de la partie, même si l'un et l'autre poursuivent d'autres projets. Tanguy Destable sort le 21 juin un nouvel album sous l'identité de Tepr : « En direct de la côte » (Idwet). Lionel Pierres joue pour sa part avec Rodolphe Burger. Il participera également à sa Carte Blanche aux Vieilles Charrues de Carhaix le 23 juillet.
« J'ai bondi et poussé le son à fond ! »
Soïg Sibéril et les deux membres d'Abstrackt Keal Agram (A.K.A), Lionel Pierres et Tanguy Destable, nous ont récemment rendu visite au Mag' à Morlaix. Ils ont évoqué pour nous leur collaboration sur le disque « Lammat... ».
(à Soïg Sibéril) Qu'est-ce qui vous a donné envie de travailler avec des musiciens spécialisés dans l'électro, et plus particulièrement ceux d'Abstrackt Keal Agram ?
SS.- Lorsque je joue de la guitare en solo, il m'arrive régulièrement d'utiliser un Delay. C'est un appareil qui permet de superposer des phrases musicales jouées en temps réel et de créer ainsi des boucles. Cela donne un côté répétitif, des « tourneries » comme dit Tanguy, que l'on retrouve aussi dans les musiques électroniques. Je me suis demandé s'il n'y avait pas moyen de trouver un passage entre ce que je fais habituellement à la guitare et l'électro. Je suis membre du groupe de Denez Prigent et lui ai fait part de cette envie. Il m'a dit connaître deux gars de Morlaix qu'il avait rencontrés lorsqu'il avait reçu le Grand Prix du Disque Le Mag' Le Télégramme. C'étaient Tanguy et Lionel d'Abstrackt Keal Agram. Je ne connaissais rien d'eux, même si j'ai vite appris en en parlant autour de moi et en allant voir sur des sites internet qu'ils étaient très appréciés dans leur milieu. J'avais d'autres propositions, mais je me suis dit que même si l'univers d'Abstrackt est loin de la gavotte et du plinn, ils sont quand même en contact quelque part avec la musique du pays où ils vivent, et qu'il pourrait y avoir des accointances.
(à A.K.A) Et vous, qu'est-ce qui vous a séduits dans la proposition de collaborer avec Soïg ?
TD.- La possibilité de faire sortir Soïg de son territoire et nous-mêmes du nôtre pour aller sur une nouvelle route. On ne le connaissait pas, sinon de réputation, et tous les gens autour de nous nous ont dit à quel point c'était un grand musicien. Surtout, on a senti qu'on n'arriverait pas chez un ayatollah de la musique bretonne qui nous dirait, attention, ça se joue en six temps et pas autrement !
LP.- On a tout de suite senti la sincérité de sa démarche. C'est Soïg lui-même qui nous a appelés, ça ne sentait le truc d'une maison de disques qui voudrait faire un coup de marketing.
Comment avez-vous travaillé sur les parties de guitare dont il vous envoyait les enregistrements avant les sessions ?
TD.- Moi, j'ai beaucoup bossé sur la rythmique. J'ai essayé de chercher un côté organique, avec des claquements de doigts, des sons qui font parfois penser au bodhran ou aux bones (NDLR : tambour irlandais et percussions traditionnelles) et puis aussi des choses beaucoup plus numériques. Lionel a plus fait les ambiances, les nappes, les synthés. Mais sans excès. Ça devait être et ça reste avant tout un disque de guitare de Soïg Sibéril.
Quelles ont été vos plus grandes surprises ?
LP.- Je percevais l'univers de Soïg comme très ancré dans le monde celtique. Mais en fait, quand tu décortiques un morceau, tu te rends compte qu'il y a d'autres influences, qui peuvent faire penser à de l'afro-beat par exemple. Sa musique est finalement beaucoup plus métissée et world qu'il n'y paraissait.
Votre morceau « Medley » est particulièrement métissé. Quelle est son histoire ?
SS.- A la guitare, il commence par un enchaînement de traditionnels bretons, se poursuit avec une composition écossaise de Donald Shaw et finit sur de l'irlandais. C'est comme ça que se présentait le bébé quand je l'ai confié à Abstrackt. Lorsque Tanguy m'a donné le CD où ils avaient enregistré leurs parties sur ma guitare, il m'a prévenu : « J'espère que ça va te plaire, parce que c'est un peu osé ! ». J'ai éccouté le résultat en voiture. J'ai bondi et poussé le son à fond en criant : c'est génial ! TD.- La surprise, c'était que sur la fin du morceau, j'ai pris des samples de voix de gros rappeurs du Bronx. Je les ai redécoupées pour qu'elles viennent former cette espèce de rythmique bien tonique.
(à Soïg Sibéril) D'autres musiciens, qu'on n'attendait pas forcément, comme le jazzman Eric Le Lann, interviennent également sur « Lammat... ». Pourquoi avoir fait appel à eux ?
SS.- Il y a d'abord Patrice Marzin. Il est complètement au coeur du disque, tant au niveau de la production artistique que du jeu, puisqu'il fait de la guitare électrique et slide sur différents morceaux. On se connaît depuis des années et d'ailleurs on continue à jouer ensemble au sein du trio de guitares PSG. Quand on a commencé « Lammat... », Patrice venait de travailler avec Eric Le Lann sur son disque « Origines ». Il m'a dit que ce serait super s'il y avait de la trompette bouchée sur certains de mes morceaux. On a contacté Eric Le Lann et il a adhéré au projet. Quant à la participation de Nolwenn Korbell sur une chanson, elle est logique puisqu'on collabore souvent en duo. Mais ici, je voulais qu'elle utilise sa voix un peu différemment : plus parlée au début et plus comme un instrument, au même titre que synthé ou guitares, à la fin.
Cette expérience du disque « Lammat... » montre que des genres a priori très différents peuvent s'harmoniser. Quelle est la bonne méthode pour y parvenir ?
LP.- La première des conditions, c'est d'écouter les autres et ensuite d'avancer parcimonieusement. Nous avons essayé d'être le plus sensible possible à l'univers de Soïg, lui aussi a respecté le nôtre. Après, ce n'est plus qu'une affaire de concessions.
Tournée
Soïg Sibéril joue en solo samedi 17 à 20 h à la ferme du Moros de Concarneau (concert suivi d'un fest-noz; 5 €; rens. 06.61.44.67.72), mercredi 21 avec les Ours du Scorff à Chateaubriand, vendredi 23 juin en duo avec Gilles Le Bigot à Langoat... Les concerts-création basés sur le répertoire du disque « Lammat... » seront donnés les vendredi 21 et samedi 22 juillet au Festival des Vieilles Charrues de Carhaix. Sites internet : www.soigsiberil.com (pour Soïg Sibéril) et www.myspace.com/kealagram (pour Abstrackt Keal Agram).
Trois disques, trois livres
Soïg Sibéril et les membres d'A.K.A nous ont cité chacun un de leurs disques et un de leurs livres préférés. Ils sont indiqués ci-dessous dans cet ordre.
Soïg Sibéril.- « The Köln Concert » de Keith Jarrett; « Bound for glory » de Woody Guthrie.
Lionel Pierres.- « It's never been like that » de Phoenix; « Portnoy et son complexe » de Philip Roth.
Tanguy Destable.- « Never mind » de Nirvana; « La trilogie new-yorkaise » de Paul Auster.
Frédéric Jambon
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A gauche, Lionel Pierres ; à droite, Tanguy Destable (les deux membres d'Abstrackt Keal Agram). Au centre : Soïg Sibéril (Photos Claude Prigent)
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