Benoît Lachambre. Création aux Antipodes
Du mardi 7 au samedi 18 mars, le Quartz de Brest, ses artistes associés et tous les invités des Antipodes brouilleront les pistes pour mieux surprendre les amateurs de danse contemporaine, une discipline qu’ils veulent ouverte à tous les domaines artistiques. Parmi eux, Benoît Lachambre, maître d’un art métissé en constante évolution qui présentera au Grand Théâtre « Lugares Comunes », sa dernière création.
A l’instar des chorégraphes Herwann Asseh et Christian Rizzo ou, en musique, des ensembles Sillages et Matheus, le Canadien Benoît Lachambre fait partie des artistes associés au Quartz qui en ont fait un des pôles de l’art contemporain. Brest est devenue son port d’attache. « J’adore y travailler. Si je pouvais, je vivrais ici », nous a-t-il confié. Il faut dire qu’en se définissant comme « indisciplinaire », avec la volonté constante d’explorer de nouveaux territoires et d’allier la danse contemporaine à toutes les autres formes d’expression artistique, le festival Les Antipodes a de quoi plaire à cet « apôtre de la déstabilisation » comme on le qualifie parfois. Chorégraphe, interprète et pédagogue, Benoît Lachambre a commencé par suivre un parcours traditionnel avant de s’affranchir d’une certaine forme de danse pour retrouver l’authenticité du geste. Il commence alors à multiplier les collaborations et finit par créer sa propre compagnie (par b.l.eux) en 1996. Véritable laboratoire de recherche et d’exploration, elle se donne pour mission de promouvoir les échanges et de développer des liens interdisciplinaires. Ces dernières années, Benoît Lachambre s’est particulièrement intéressé à la conscience physique, favorisant la pratique de l’improvisation pour explorer l’éveil des sens. Le public brestois a pu s’en rendre compte à travers les projets qu’il est venu présenter aux Antipodes en 2003 avec « 100 Rencontres », qui proposait un parcours sensoriel interactif, et en 2005 avec « Not to Know », qui redéfinissait le rôle de l’improvisation en danse. Ces deux axes de recherche se retrouvent au sein de sa nouvelle création intitulée « Lugares comunes» (« lieu commun » en espagnol) qui se jouera vendredi 10 et samedi 11 au Grand Théâtre du Quartz. Retour à la scène frontale donc avec 14 danseurs et concepteurs venus de toute l’Europe. S’inspirant des pataphysiciens, l’oeuvre souhaite « allier la frivolité de la comédie musicale futuriste et l’audace de la science-fiction à la trame historique de la pensée utopique ». Un propos qui ne manquera pas d’éveiller la curiosité (avant les sens !) de tous les amateurs du genre.
Un travail sur l’empathie du geste
Quelques instants avant de rejoindre ses danseurs et les stagiaires de ses trainings quotidiens, le chorégraphe nous a accordé un entretien dans les salons du Quartz.
Dans quelle mesure le public peut-il s’investir dans votre nouveau spectacle puisque vous renouez avec un dispositif frontal et qu’il n’y a plus de proximité immédiate ? Ce qui m’intéresse avant tout ici, c’est d’abord d’essayer de faire en sorte que le spectateur se sente bien en tant que personne au sein d’une masse publique, de lui faire prendre conscience de son corps dans un dispositif plus conventionnel. Et puis, on lui tend des perches notamment par le verbe puisqu’on utilise plusieurs langages comme le français, l’anglais, l’allemand, l’espagnol, le néerlandais, un peu de cantonais et aussi des langues inventées. On y parle beaucoup de lieux, d’univers parallèles, d’espace imaginaire et d’espace réel. On a mis l’accent sur le rêve en espérant qu’il y ait une possibilité d’identification offerte aux spectateurs. C’est le but et on verra bien quelles seront les sensations que cela éveillera en eux.
D’où vient l’idée de cette nouvelle création ? Depuis 1991, j’enseigne une approche assez particulière de l’éveil des sens que j’ai approfondie au fil du temps. Mais je l’ai très souvent séparée du processus chorégraphique. Elle servait plus d’influence que de propos. J’ai donc décidé qu’il était temps de faire face au propos. « 100 Rencontres » présentait un véritable parcours sensoriel. C’était très agréable de faire cette pièce comme « Not to Know » avec son tapis de gazon. Dans « Lugares comunes », il s’agit d’une autre forme de douceur.
Comment la transmettez-vous ici ? Par la parole, le rêve, le visuel, et par le corps des performers. J’ai cherché à savoir comment on pouvait dialoguer avec le public sans qu’il intègre l’espace chorégraphique, sans qu’il participe de manière aussi active que dans « Not to Know » et « 100 Rencontres ». C’est pour moi une nécessité de ne pas me cantonner à une seule forme de création, de montrer que je peux aussi m’exprimer dans un dispositif classique et toucher un plus grand nombre de spectateurs.
Attachez-vous beaucoup d’importance à donner du sens à une oeuvre ? Oui. Le but de l’oeuvre c’est d’éveiller les sens, donc ça donne du sens ! On a surtout cherché à activer l’imaginaire car c’est lui qui permet de mettre les sens en éveil afin d’offrir une compréhension du corps plus globale. Dans le travail mené avec les danseurs, on le représente comme un corps à l’écoute plutôt que mis en abîme.
Justement, comment avez-voustravaillé avec eux sachant que vous avez l’habitude de laisser une large place à l’improvisation ? Il y a encore une grande part d’impro. Toutefois, on travaille sur une clarté de l’image, sur l’organisation du mouvement, son processus de pensée et son inscription dans le corps. On ne reste pas dans la démonstration, on est plus dans le senti et c’est ce qui permet de faire fonctionner les sens du spectateur.
Que répondez-vous à ceux qui pensent que la danse contemporaine cherche trop à expliquer, qu’elle intellectualise la danse au détriment de l’émotion ? Oui, c’est vrai, ça peut arriver si on s’attache trop à la pensée. En ce qui me concerne, je travaille beaucoup sur l’empathie du geste. L’émotionnel passe par le mouvement. Le processus de performance inclut un véritable travail sur l’émotion. Pour « Lugares comunes », on a également travaillé autour de la pataphysique. Ce n’est pas l’axe central du spectacle mais on s’en est inspiré comme une image qu’on pourrait dire métaphorique. Parce que la pataphysique, c’est avant tout une science du rêve et de l’imaginaire.
Elle suppose aussi un certain humour, non ? Est-ce une notion que vous incluez dans vos créations ? Oui, bien sûr. Il se passe des événements un peu cocasses sur scène. Mais ce n’est pas un humour du même ordre que celui de Charlie Chaplin par exemple. Parfois, on peut se retrouver dans un autre monde, se prendre pour des pataphysiciens du futur faisant référence à l’histoire humaine. Et cette référence, ça peut être quelque chose comme la nage synchronisée ! On en parle et puis hop, ça apparaît. Mais bon, ça se fait avec un certain degré d’abstraction, on n’arrive quand même pas avec des bonnets de bain sur la tête (rires) ! Depuis le début de l’année, vous animez des trainings au Quartz avec des amateurs.
De quelle manière ont-ils un lien avec cette création dans la mesure où ces danseurs ne seront pas sur scène ? Il y a plusieurs raisons. D’abord, c’est pour éviter de cloisonner le groupe de performers en le faisant collaborer avec d’autres gens. Les danseurs travaillent ainsi tous les matins avec un groupe d’amateurs. La deuxième raison, c’est la volonté de montrer que la conscience corporelle appartient à tout le monde et pas seulement aux danseurs. Ça nous permet aussi de voir comment les gens réagissent à cet éveil de conscience. Ça ne fait pas seulement du bien aux danseurs, ça fait du bien à tout le monde. Il est évident que cet atelier permet un travail direct sur le corps et sur la conscience, mais sans aucun jugement. C’est juste un moment durant lequel on peut se dire : « Ok, on est là, dans l’espace, on a le droit de rêver, de rigoler... ». Ce rendez-vous matinal nous permet de voir les choses autrement.
En fait, ce sont les stagiaires qui aident les danseurs à évoluer ? Oui, bien sûr et ça m’aide aussi. L’échange et le partage nous apportent beaucoup. C’est très paisible et apaisant. Et puis, ça nous permet de respirer un peu parce qu’une création comprend toujours une part de stress. Mais nous, nous n’avons pas envie de prendre ce stress comme moteur de création. Ces trainings nous aident le matin, tout le monde rayonne donc, ça va (rires) !
Quelle est votre définition de la danse contemporaine ? C’est un domaine très large. Pour moi, elle représente la recherche sous toutes ses formes. Parce qu’elle s’étend autant à des modes d’écriture qu’à des modes de performance, au dessin ou à l’art visuel. Elle peut aussi inclure des notions sociologiques, politiques et bien sûr culturelles et identitaires. Suivant l’endroit où l’on se trouve - Afrique, Asie ou Europe -, on possède une façon différente de percevoir la danse, de juger ce qui est valide comme action contemporaine. Donc pour moi, l’essentiel, c’est avant tout la recherche et l’ouverture à tous les différents modes d’expression artistique.
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Les danseurs en pleine répétition à deux semaines de la première représentation
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