God save the Clem !
Horreur ! Les Rosbifs vont te découper en tranches ! Mon pauvre vieux Clem, le destin ne t'aura décidément rien épargné. Avec toi, on va de surprises en coups de théâtre et on était à mille lieues de penser que tu finirais outre-Manche, en poussière comme la Jeanne. Je parle de la Pucelle, pas du bateau. C'est sûr, ça doit quand même te remuer les tripes, cette destination finale sous des cieux qui furent si longtemps synonymes de sombres épisodes navals.
En attendant, reconnais-le, on fait tout pour adoucir ton crépuscule brest-métropolitain. On t'envoie le Tour de France, aujourd'hui, comme un hymne à cette bicyclette que notre ministre des Économies, Mme Lagarde, nous conseille de mettre à notre programme quotidien. À l'allure où grimpe le carburant, on va s'en mettre une dans le coffre pour finir les derniers kilomètres à vélo, chaque fois qu'on pourra.
Et dans quelques jours, mon vieux Clem, qu'est-ce qu'on t'envoie ? La grande armada des vieux gréements. Avoue que tu es gâté ! Ça devrait te faire plaisir de les voir tous passer, le regard forcément tourné vers toi puisque tu es devenu star planétaire depuis cet épisode où, comme Christophe Colomb, tu n'as pas atteint les côtes de l'Inde où tu croyais te rendre.
Mais voilà que les Anglais sont sortis de leur boîte comme des polichinelles d'un tiroir. D'abord avec cet affront nocturne, il y a deux mois, quand des marins britanniques de passage à Brest ont réussi à déjouer la surveillance pour réaliser l'impensable : hisser le drapeau britannique sur ta tour ! Si ça se trouve, ils ont même chanté « God save the Queen », les monstres ! Bon, c'est vrai, on est moins fâchés avec eux depuis cent dix ans et on a même envisagé de construire un porte-avions. Le nom de baptême était tout trouvé : le Queen-Aman. Mais c'est tombé à l'eau. Il ne faudrait tout de même pas qu'ils profitent de ce rapprochement tout relatif, les fourbes, pour se permettre des atteintes à notre honneur national. Non mais des fois !
Et puis alors le comble, c'est qu'à la surprise générale, tu dois aller finir ta vie dans un chantier anglais inconnu au bataillon. Là où rouillent déjà des bateaux américains car le chantier en question, depuis plusieurs années, n'avait plus d'agrément, d'habilitation, d'autorisation... Bref, un sans-papiers de l'industrie lourde. Il vient de les retrouver par une sidérante coïncidence, bien dans la lignée de tous ces coups de théâtre qui jalonnent tes derniers horizons. Alors va savoir pourquoi, mon vieux Clem, on a comme l'impression que ta boucle n'est pas encore bouclée. Et on ne serait vraiment pas étonné qu'il y ait, un de ces quatre, un nouveau coup de Trafalgar...