Père Jaouen. Sauveteur des âmes égarées
Ne parlez pas de bilan au père Jaouen, « il faut regarder devant ! », clame-t-il de sa voix puissante, un rien éraillée, et quand il porte son regard bleu et ferme, difficile de tricher ou de simuler : l'homme est celui du parler vrai et du concret, celui qui va droit au but, sans s'embarrasser de fioritures.
Les 88 ans au compteur n'ont pas entamé ce roc qui a vu le jour sur l'île d'Ouessant, en 1920, et a forgé sa jeunesse dans le solide granit de Kerlouan.
Chez lui, la règle des trois unités se partage entre son appartement de Paris, sa base de l'Aber-Wrac'h, et le trois-mâts le Bel Espoir II. Depuis quarante ans, date de l'acquisition du voilier, le père jésuite en a embarqué, des personnes à la dérive, pour les remettre sur un autre chemin et leur faire reprendre confiance en eux. Son coeur énorme ne bat que pour les autres, et son impressionnante énergie redonne du punch à ceux qui se sont essoufflés dans les mauvais sentiers. Son système ? Ne pas créer de ghetto, en embarquant huit ou neuf de ceux-là, avec plusieurs dizaines d'autres, qui n'ont fait que payer leur place pour une expérience de vie maritime un peu particulière.
En mer, chacun doit trouver son rôle
Une fois la côte hors de vue, la collectivité s'organise, et chacun doit trouver son rôle. En cas de doute, il suffit de regarder celui qui met les mains dans le cambouis, ou nettoie la salade, recadre la navigation ou débouche les toilettes : le « commandant » (ne le lui dites pas, il serait fâché !) est toujours là pour régler les moindres problèmes.
A ce sujet, une petite anecdote : quand l'équipe de Thalassa était venue en tournage à l'Aber-Wrac'h pour le film sur la restauration du Bel Espoir II, une série de photos de jeunesse de Michel Jaouen était commentée par un de ses amis aujourd'hui disparu, Pierre Barbaroux. Quand le film a été diffusé, on entendait un bruit régulier pendant cette séquence : le père faisait une mayonnaise pour les personnes présentes, et le son de la fourchette s'est ainsi imposé !
Le fameux trois-mâts d'Hugues Aufray
Son grand regret, et aussi son amertume : ne pas avoir pu faire construire le grand navire école en 1968, alors que ses plans avaient été validés et que l'investissement avait été voté. François Missofe, alors ministre des Sports, était d'accord, mais la piste de bobsleigh des Jeux olympiques de Grenoble fit tout capoter. C'est alors qu'il eut la proposition pour le Bel Espoir II, le trois-mâts pour lequel son ami Hugues Aufray a écrit sa chanson. « Nos plans vont être utilisés au Mexique ! Quand je pense que les pensionnaires des inutiles centres de détention coûtent 770 € par jour aux contribuables, alors que sur un bateau, ce serait nettement moins élevé, et on pourrait apprendre à lire et à écrire à certains. Aux escales au Canada ou ailleurs, on me demande toujours quand on verra d'autres bateaux portant le pavillon français ».
Une école de navigation
Ce qui est moins connu, c'est l'école concrète de navigation de son association des Amis du Jeudi Dimanche : depuis quarante ans, le Bel Espoir II et le Rara Avis embarquent des élèves officiers de la marine marchande pour valider leurs connaissances. Des dizaines d'entre eux sont passés par ces bateaux, à l'exemple de Charles Claden « Carlos », le commandant de l'Abeille Bourbon, et certains sont à la retraite.
Et la religion dans tout ça ? « C'est une philosophie de la vie, il faut des actions » et il ajoute : « chez les jésuites, j'ai appris qu'un sermon ne devait pas durer plus de sept minutes : une idée, une image, et c'est tout ».