Nostalgie. La vie en deuche
La 2 CV a 60 ans cette année; Jacques Levrel, lui, en a 65 au compteur. En 50 ans, ils se sont parfois quittés mais jamais séparés. Aujourd'hui, c'est avec grand bonheur qu'ils partagent leur retraite sur les pistes africaines.
Ce n'est ni la plus belle, ni la plus aguicheuse ni la plus musclée. Mais la deudeuche a un charme fou. Cela fait un demi-siècle que le Briochin y a succombé. Oh, pas une passion torride, mais ce genre de relation solide et apaisée, une inébranlable fidélité teintée d'une légère pointe de nostalgie. Car, finalement, on ne trahit jamais les amours de ses 15 ans.
Bouille d'héroïne de manga
« C'est la voiture de mon adolescence ; celle de mes parents était gris ardoise. On allait en vacances à Dinard avec ; on était cinq ! J'adorais ce drôle d'engin », raconte Jacques Levrel. C'est vrai que la petite Citroën, confortable - si l'on supporte roulis et tangage -, économique, bonne à tout faire, à l'aise sur tous les chemins, craquante avec sa bouille d'héroïne de manga, ne ressemble à aucune autre voiture. Forcément, dès le permis en poche, Jacques saute au volant de la deuche parentale, le week-end.
A l'appel du service national, il mobilise derechef sa propre 2 CV : une Azam (avec pare-chocs tubulaires et banquettes « pullman »). Menée bon train - il ne fallait pas traîner durant les permissions -, elle rendra l'âme au champ d'honneur.
8.000 € en état concours
Devenu délégué médical, Jacques en rachète une neuve. Tambour battant, la vaillante deuche sillonne les routes de France à 80 km/h de moyenne : « Je changeais un jeu de bougies tous les 8.000 km ; j'étais à fond », confesse le Briochin qui a bien changé de rythme depuis. Puis, trahison : Jacques passe à la 4 RL avant de revenir à la marque aux chevrons, via la GS. Mais l'attachement est le plus fort. Il achète à nouveau une 2 CV en 1975, pour un raid en Afrique. De fantastiques retrouvailles. Mais la deuche gardera des séquelles du périple. « Je l'ai donnée pour les pièces, au début 80. Une époque où les deuches ne valaient rien. Aujourd'hui, la cote a monté. On n'en trouve pas à moins de 2.000-3.000 €. Et encore, il faut les refaire ; or les pièces coûtent cher. Mieux vaut en trouver une en état concours à 8.000 € ».
Un vrai sésame en Afrique
Tranquille, Jacques, lui, ne l'est pas resté. 2005 : l'heure de la retraite sonne. Pas celle de battre en retraite. Il rachète une deuche et se retrousse les manches pour la préparer pour l'Afrique, avec l'aide de Xavier, son copain garagiste. Châssis renforcé, réservoir supplémentaire, amortisseurs plus costauds... Tout pour résister aux outrages des mauvaises pistes. « Mais l'essentiel est de conduire avec sa tête », souligne le Briochin : « Même super-préparée, une deuche ne résiste pas longtemps si on la maltraite ». Jacques, lui, a toujours ramené sa compagne ; en 2005 puis 2006. Il repart, jeudi, avec juste un duvet, des médicaments et quelques habits mais avec beaucoup d'enthousiasme, pour quatre mois en Afrique de l'Ouest : « La deuche en Afrique c'est un sésame. Une voiture sur deux nous fait des appels de phares, les gens viennent nous parler, les policiers nous la gardent, tout le monde veut nous l'acheter. C'est fantastique ». A peine quelques inquiétudes concernant la situation politique. Mais une certitude : « La 2 CV, elle, ne nous lâchera pas ! ».