Mobilier national. Sous les ors de la République
Ils veillent sur les trésors de la France, habillent les hauts lieux du pouvoir. Ces Bretons aux doigts d'or appartiennent à l'administration du prestigieux Mobilier national, qui nous a exceptionnelle-ment ouvert ses portes. Éblouissant.
Paris, XIII e arrondissement. C'est ici, avenue des Gobelins, que le Mobilier national conserve, entretient et répare une partie des trésors de la République, accumulés depuis près de quatre siècles. Près de 80.000 objets mobiliers et décoratifs destinés aux palais de la République : Élysée et résidences présidentielles, Assemblée, Sénat, Matignon, ministères, ambassades, grands corps de l'État, préfectures... Un tiers de cette inestimable collection est composé de sièges. Un atelier leur est exclusivement consacré. Huit artisans de haut vol y restaurent les plus prestigieux éléments des collections (près de 300 chaque année) et contrôlent les opérations sous-traitées à l'extérieur (200 par an). Tous sont diplômés de l'École supérieure des arts appliqués, la célèbre école Boulle. Mais avant d'être pleinement opérationnel aux Gobelins, « quatre à six années d'expérience en interne sont encore nécessaires », insiste François Esparbié, responsable de l'atelier.
Sous la peinture, un petit miracle
« La première chose qu'on nous apprend, c'est à fabriquer nos outils », témoigne Bruno Jonchère, l'un des huit artisans de l'atelier, un Costarmoricain originaire de Perros-Guirec. Pour travailler une courbe, réaliser une sculpture ou une applique, l'artisan en disposera d'une centaine, dont une partie est introuvable dans le commerce. « C'est un savoir-faire qui est transmis de génération en génération, précise Bruno Jonchère. La conception de certains outils est la même depuis des siècles ». Et d'aligner devant lui, ces outils parfois plusieurs fois centenaires : gouges, râpes, rabots, tarabiscots, bilboquet, wastring, raclettes...
Dans l'atelier, les artisans s'affairent autour du squelette d'un fauteuil retrouvé dans les réserves. « On a eu du mal à l'identifier. Il était recouvert de peinture type salle de bain », se désole François Esparbié. Sous l'abominable peinture, les artisans ont retrouvé de très fines sculptures. « À l'époque, ce siège était doré », avancent les artisans. Et à force de décaper, un petit miracle est apparu. L'estampille d'Henri Jacob. « C'est l'un des plus célèbres menuisiers du XVIII e », s'enflamme le chef d'atelier.
Sur le bois, une inscription :
« GMT 1683 6/3 »
Le fauteuil a entièrement été désossé. Sur le bois, on a retrouvé sa carte d'identité. Le squelette s'appelle « GMT 1683 6/3 ». Il fait partie d'un ensemble de six fauteuils et un canapé. Visiblement, il a été amputé de parties décoratives. Les limiers du Mobilier national sont parvenus à dénicher les dessins des parties manquantes, grâce au canapé, retrouvé chez un particulier ! Tout sera refait à l'identique, avec les mêmes matériaux, puisés dans la « bibliothèque des bois » du Mobilier. « Depuis une trentaine d'années, tous les travaux sont détaillés dans des documents de restauration. Comment a-t-on procédé ? Avec quels produits, quelles essences de bois... ? » On restaure, mais on ne modifie rien. C'est la philosophie du Mobilier. « Nos objets sont anciens, mais ils doivent néanmoins encore servir. Évidemment, les sièges sont ceux que l'on sollicite le plus », ajoute Arnaud Brejon, directeur des collections.
Une fois restaurée, parée de ses dorures, sculptures et tissus, la série de fauteuils ira rejoindre le palais de l'Élysée.
L'atelier aux 1.600 couleurs
S'il est un atelier qui cultive la tradition, c'est bien celui de Muriel Cinqpeyres. Depuis des siècles, on y accomplit les mêmes gestes, avec les mêmes aiguilles de chirurgien qu'on fait toujours spécialement venir de Suisse. À la tête d'une petite armée de 18 techniciens d'art, cette Bretonne de coeur (ses parents résident dans le Finistère) coordonne la restauration des tapis. « Les plus beaux du monde, avec un savoir-faire unique en Europe », certifie Arnaud Brejon, qui désigne « l'un des chefs-d'oeuvre absolu du tapis mondial » : un tapis de 9 m sur 11 réalisé sous Louis XIV, destiné à la grande galerie du Louvre. « Regardez cette finesse du point ! Il y en a des millions. Seize noeuds au centimètre carré. Avec ces dégradés de couleurs, c'est un vrai tableau ! »
Vingt jours pour faire 20 cm²
Le devis réalisé par l'équipe de Muriel est sans appel : sept mois de travaux seront nécessaires. Greffes de parties manquantes ou trop abîmées, restauration des couleurs en puisant dans l'impressionnante « banque des couleurs » de l'atelier (1.600 tons différents !)... « Aujourd'hui, il faut vingt jours pour réaliser 20 cm² de tapisserie », relève Muriel Cinqpeyres. C'est plus long qu'autrefois. À l'époque de Marie de Médicis, les ateliers de tapisserie étaient peuplés d'enfants de dix ans (des orphelins), dont les journées de travail s'étiraient sur 18 heures... En mai dernier, le plan de charge de l'atelier était plein jusqu'en 2012 !