Charles Berling. Le boulimique
« L'acteur ce n'est pas la peine de regarder à l'intérieur, il n'y a rien », disait Beckett, dont Berling met en scène et joue « Fin de partie ». Nous sommes malgré tout allés voir, et avons trouvé un homme plein d'appétit pour toutes les expériences possibles.
Vous jouez le rôle de Clov, homme à tout faire impotent, que tyrannise Hamm, aveugle et paralytique, qu'interprète magnifiquement Dominique Pinon, c'est du Beckett brut de pomme ?
C'est une pièce assez radicale avec une écriture qui peut effrayer, mais cette radicalité sur la condition humaine est en soi intéressante. « Rien n'est plus drôle que le malheur », dit un des personnages, et jamais le bonheur n'a fait rire. Samuel Beckett fait penser ici au peintre Francis Bacon, deux Irlandais marqués par les drames du XX e siècle qui ont eu à peindre et à dépeindre le chaos. Ça bouscule, c'est sûr, mais le fait de jouer tous les soirs fait résonner les choses différemment, avec la connivence du public.
Vous êtes aussi metteur en scène de cette « Fin de partie », comment fait-on pour se dédoubler et avoir une vision plus générale tout en étant acteur ?
C'est ce qu'il y a de plus compliqué et de fatigant, donner une direction générale tout en jouant. Mais je ne suis pas seul, j'assure la mise en scène avec Christiane Cohendy, qui vient voir le spectacle régulièrement. En outre, je me sers de la vidéo pour corriger certaines choses. Beckett est également très précis sur les indications scéniques, ses fameuses didascalies, mais à l'intérieur de ces contraintes dramaturgiques, l'inspiration garde toute sa place. Au théâtre, l'auteur reste le roi, et au sommet de la pyramide
Un acteur qui se met en scène au cinéma a la tentation de se montrer trop souvent à l'écran, quel est le risque au théâtre ?
Le risque, c'est de mélanger les rôles, mais je préfère être mauvais acteur et respecter le texte. Je mets en scène parce que j'ai une vision, mais tous les postes et les points de vue m'intéressent dans une pièce, et dans ce métier en général. En ce moment, je réalise et je produis un documentaire sur Gustave Eiffel vu par ses descendants, pour France 5, qui sera diffusé en 2009. Olivier Assayas dit que le cinéma, c'est l'art de faire resurgir les fantômes, j'aime cette définition.
Vous considérez-vous comme un acteur ou comme un comédien ?
Certains utilisent l'art dramatique pour mettre en avant leur personnalité, ce sont les acteurs. Alain Delon, par exemple, imprime sa marque et son charisme à un film. Mais moi, je me sens plutôt comédien, c'est l'aspect polymorphe et protéiforme qui m'intéresse. Dès que j'ai commencé à jouer, le fait de pouvoir se disperser et se dissoudre dans des rôles m'a fasciné, quitte à ne pas exister. « Tu te crois un morceau ? Eh bien non ! Mille ». C'est sous le regard des autres que ce puzzle retrouve son unité.
Être comédien, c'est un peu exorciser ce que l'on a en soi ?
Oui, je me dis toujours au prochain projet, j'y arriverai, mais je suis perpétuellement insatisfait. Et je ne comprends pas qu'il puisse en être autrement. Il faut dire que c'est un métier qui propose sans cesse de nouvelles rencontres, et j'ai toujours le sentiment que ça va trop lentement. C'est un curieux mélange de nécessité et de désir, avec une part de hasard, comme dans toute vie. Par naïveté, quand je commence une chose, je pense que ça va être grandiose, alors qu'un rôle, une pièce, au fond, je sais que cela ne veut rien dire. Avec le temps, j'apprends à me blinder, et à comprendre la relativité de tout jugement. Les hommes, les voyages, permettent de dépassionner et de dédramatiser les échafaudages culturels que j'essaie de construire.
« Échafaudage culturel » dites-vous... Belle expression, mais l'édifice est-il à ce point fragile ?
Nous sommes à une période de civilisation où de nombreuses personnes n'en ont rien à foutre de l'art. Je fais partie d'une génération qui a cru au progrès, et que tout montait. Or, on voit aujourd'hui qu'il y a décadence, ou en tout cas régression. C'est vrai pour le féminisme, ou la religion. Mais ça ne m'empêche pas d'avancer dans les textes, dans le théâtre, ou dans le cinéma. Au contraire !
Théâtre de l'Atelier, 1, place Charles-Dullin, Paris XVIII e . Tél. 01.46.06.49.24.
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Photo MAXPPP/PQR/Le Parisien . Charles Berling se produit sur la scène du Théâtre de l'Atelier, à Paris, jusqu'au 4 janvier, dans « Fin de partie », une pièce de Samuel Beckett pour laquelle il assure également la mise en scène.
Sources
Le Télégramme
01/12/2008
Rubrique: Infos régionales
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