Jack Lang. « L'école est appauvrie »
Ancien ministre de l'Education nationale,
Jack Lang publie « L'école abandonnée ».
Un réquisitoire contre les réformes
de l'école élémentaire mises en oeuvre par Xavier Darcos.
Vous parlez « d'appauvrissement » et « d'abaissement » de l'école élémentaire et maternelle. Pourquoi ce diagnostic très sévère ?
Ce qui est d'abord choquant, c'est que les décisions concernant l'école élémentaire et l'école maternelle n'ont été discutées avec personne. Elles ont été prises dans le secret d'un cabinet ministériel, sans concertation, ni avec les spécialistes ni avec les professeurs ni avec les parents d'élèves ni avec les communes.
Le plan Darcos réduit les horaires, qui passent de 26 à 24 heures hebdomadaires.
Cette réforme réduit par ailleurs le temps scolaire à quatre jours ; désormais, le samedi et le mercredi ne seront plus des jours d'école. Or, toutes les expériences montrent que la concentration du temps scolaire sur quatre jours a des effets négatifs. L'attention d'un enfant étant nécessairement limitée.
Cette batterie de mesures aura en outre pour conséquence de livrer un peu plus les enfants à la télévision, à la rue, à l'ennui, alors que l'école est le dernier service public qui permet un brassage culturel pour tous les enfants.
Que reprochez-vous aux mesures Darcos concernant le contenu des programmes ?
Il me semble que, sur un point, les décisions prises sont plutôt bonnes. En ce qui concerne les mathématiques, le programme me paraît sérieux et solide. Concernant le français, on peut aussi donner un satisfecit au gouvernement lorsqu'il maintient et adapte les prescriptions relatives à la grammaire, à la dictée et à la rédaction.
Mais là où la faute commise est grave, c'est lorsque les programmes consacrent la disparition de toutes les prescriptions relatives à l'apprentissage de la lecture et de l'écriture.
Le discours du ministre actuel consiste à laisser la liberté aux maîtres. À eux de définir leur méthode et éventuellement de se rapporter à un « bon manuel », donc à un éditeur privé chargé, en lieu et place de la République, de définir les méthodes d'apprentissage de la lecture et de l'écriture. C'est une première depuis Jules Ferry.
À vos yeux, les autres matières sont-elles également mal traitées ?
Les matières qui donnent à l'enfant une ouverture vers le monde, une culture et un savoir, en particulier l'histoire, les sciences expérimentales et la pratique des arts, sont reléguées au deuxième plan.
Les enfants qui ne bénéficient pas d'une nourriture culturelle suffisante au sein de leurs familles éprouveront des difficultés supplémentaires pour accéder à la langue.
Vous contestez par ailleurs les choix budgétaires du gouvernement. Dans le contexte économique actuel, ne sont-ils pas incontournables ?
Malgré ce que le ministre affirme, certaines classes se trouvent en sureffectif en raison des évolutions démographiques. C'est notamment le cas en maternelle, alors que la maternelle n'est pas une garderie. C'est une vraie école, singulière, originale. C'est en particulier l'école de l'apprentissage de la langue orale sans laquelle il n'y a pas d'accès ultérieur, en CP, à l'apprentissage de la langue écrite.
Pourquoi contestez-vous les décisions en matière de formation des maîtres ?
Les projets gouvernementaux visent à supprimer la formation pédagogique des maîtres qui passeront directement de l'université à l'école. Quand un maître arrivera en CP ou en CE 1, dépourvu de programme et sans formation pratique et concrète, il sera désemparé.
Pourquoi refusez-vous l'assouplissement de la carte scolaire ?
Cela s'ajoute au reste. Quand vous appauvrissez l'école, les premières victimes sont les enfants originaires des familles les plus modestes. Je ne nie pas qu'il faille établir des règles nouvelles, mais la remise en cause de la carte scolaire risque d'aggraver la ségrégation sociale et culturelle.
N'êtes-vous pas exagérément sévère envers votre successeur, Xavier Darcos ?
Je suis d'autant plus attristé par ces mesures qu'elles viennent d'un homme pour lequel j'ai par ailleurs beaucoup de considération. C'est quelqu'un de cultivé et d'intelligent. Il est surprenant qu'il ait pris cette responsabilité.