Henri Loyrette. L'homme qui exporte le Louvre
Le président du Musée du Louvre a un oeil d'expert et d'esthète, mais aussi un regard de chef d'entreprise sur le plus grand musée du monde, dont le nom et les collections s'exportent en suscitant critiques et controverses.
Une belle carrière commence parfois par un échec, rien de tel qu'un revers pour rebondir. Henri Loyrette, 56 ans, a démarré la sienne en ratant Normale sup ». Il prépare alors le concours de conservateur, « parce qu'il faut bien faire quelque chose », et arrive premier. Cela suppose du talent, du travail et une bonne dose d'amour-propre. De la détermination aussi. Fils d'avocat, le cabinet Gide-Loyrette et Nouel lui était interdit par un père qui ne voulait pas voir son fils devenir juriste.
Après un intermède doré et érudit à la Villa Médicis, à Rome, sous la houlette distante et éclairée du peintre Balthus, il est contacté pour suivre le chantier du Musée d'Orsay. Ce dixneuvièmiste, spécialiste d'Eiffel et de Degas, s'en donne à coeur joie pour convertir cette ancienne gare en musée. Il en devient directeur à 42 ans, mais sa grande silhouette longiligne regarde déjà sur la rive droite où la succession de Pierre Rosenberg est ouverte à la tête du Louvre, ce musée des rois autant que roi des musées, qui « porte l'empreinte plus ou moins visible de chaque siècle » (*).
Devenu président-directeur du Louvre, en 2001, Henri Loyrette se sent investi d'une mission de développeur, et non de simple conservateur. Cela consiste d'abord à diversifier ses sources de revenus et ne plus dépendre des seules subventions de l'État, au-delà de la billetterie et même du mécénat.
Une multinationale
La résidence royale transformée en Grande Galerie est devenue subrepticement une petite multinationale. Car Henri Loyrette entend poursuivre la vocation universelle du Louvre en ouvrant, « en 2011, une nouvelle aile à Lens, et non pas une antenne, dans une ville qui est plus associée au football qu'à la culture. Mais un musée, rappelle-t-il, est également un lieu d'éducation qui joue un rôle social éminent ». Une dimension populaire qui contrebalance un déploiement hors les murs de grande ampleur, car les principaux établissements culturels du monde sont tous en concurrence.
De Lens à Atlanta
L'an dernier, Loyrette initie un partenariat de trois ans avec le musée américain d'Atlanta, avec notamment une expo consacrée au sculpteur Houdon, dont les bustes de Diderot ou de Voltaire passent souvent inaperçus dans leur galerie. Il prête même des toiles du Titien et des vases de Sèvres au musée de Denver, ainsi que 184 pièces romaines, mosaïques et bijoux, à celui d'Indianapolis, toujours aux États-Unis.
Cette année, le Louvre expose à Vérone 130 chefs-d'oeuvre de Botticelli, Véronèse, Vinci, Raphaël et Velasquez pendant cinq mois pour quatre millions d'euros. Une « location » qui suscite la critique de ceux qui refusent de considérer l'art comme une simple marchandise. « Ces expositions clés en main ont toujours fait l'objet de contreparties financières », répond Loyrette, qui ne fait qu'imiter son homologue américain, le Metropolitan Museum of Art de New York, le fameux MET (4,5 millions de visiteurs).
Gardien du temple de l'art
Mais à la différence des musées d'outre-Atlantique, qui, à défaut de subventions, cèdent parfois pour se financer des pièces de leur collection, le Louvre ne vendra jamais une de ses oeuvres. « On ne tire pas grand bénéfice de cessions éventuelles, et il ne faut pas sacrifier à l'histoire du goût dont les revirements sont par définition permanents. A ce compte-là, on aurait vendu Boucher et Fragonard. Le principe d'inaliénabilité de notre patrimoine est immuable, insiste le directeur, c'est l'héritage d'une politique menée par les rois de France, en commençant par François 1 e r qui fit entrer la Joconde dans les collections royales ».
La Joconde, justement, qui fit le voyage à Washington dès 1963 à l'instigation d'André Malraux, symbolise cette tradition du Louvre, qui se veut un musée ouvert sur le monde, et non pas une forteresse. « Au bout de cinq siècles d'acquisitions, les collections se superposent, et aucun autre ensemble au monde n'a cette profondeur historique. Cet immense palimpseste de la mémoire dont parlait Baudelaire est unique, et seul le passage du temps sur les oeuvres peut apporter un éclairage nouveau ». Le rapport Rigaud a d'ailleurs récemment réaffirmé cette « mission de service public » des musées, qui peuvent « faire respirer leurs collections sans avoir à les vendre ».
Un organisme vivant
Respiration, autrement dit emprunts et prêts, voire acquisitions, signe que le Louvre reste un organisme vivant, dont le fond s'enrichit au rythme des donations et des achats. Henri Loyrette tient particulièrement à continuer à faire son marché, ce qui exige de nouvelles ressources. « L'Espagne n'est pas le point fort de nos collections, reconnaît-il, et nous avons aussi un déficit dans le monde slave et anglo-saxon ». Des lacunes que les expositions temporaires viennent combler, comme la grande rétrospective sur Pierre Le Grand et la Russie prévue en 2012.
Et après avoir accueilli l'épouse du président syrien au Louvre, prémice d'un nouveau projet à Damas, Loyrette a posé la première pierre du département des Arts de l'islam le 16 juillet, en présence du prince saoudien Alwaleed Ben Talal, le neveu du roi Fahd, qui apporte 17 millions d'euros sur un total de 56 millions.
« La culture favorise les relations entre États qui sont parfois brouillées par la politique, et permet d'échapper à un point de vue francocentrique », conclut ce marcheur infatigable.
(*). « Dictionnaire amoureux du Louvre », par Pierre Rosenberg, Plon