Climat. Le cormoran touché par la faim
Le cormoran huppé se raréfie sur nos côtes faute de nourriture. Le début de la fin - et de la faim - pour cette espèce emblématique en Bretagne, mais aussi pour d'autres espèces d'oiseaux marins contraints de s'adapter rapidement... pour ne pas disparaître.
« On s'y attendait. Depuis 2004, les collègues britanniques sont confrontés à la disparition dramatique de dizaines de milliers de sternes, mouettes, cormorans et guillemots et ils s'attendent au pire chaque année. Chez nous, le manque de ressource se faisait sentir depuis trois ans. Cette année, c'est devenu critique pour le cormoran huppé qui ne trouve plus à manger et ne peut nourrir ses petits...». Gilles Bentz, responsable de la station de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) de l'Ile Grande (22), n'est guère optimiste.
Petit réchauffement
grosses conséquences
Avec les précautions d'usage, mais sans ambiguïté, les scientifiques relient cette fuite vers le Nord du plancton et des lançons, nourriture des oiseaux de mer, au changement climatique : « D'autres facteurs peuvent jouer. La tempête du 10 mars dernier a stoppé net le processus de reproduction des cormorans au Cap Fréhel. De même, la surpêche explique, en partie, la raréfaction de certaines espèces de poissons. Mais toutes les observations montrent qu'un faible réchauffement de l'eau de mer (1 °C) peut avoir des incidences prononcées sur la chaîne alimentaire », explique Bernard Cadiou, biologiste à Bretagne Vivante.
Menaces sur les Sept-Iles
Une rupture de chaîne clairement à l'origine du dépeuplement des rochers des Sept-Iles. « Il y a dix ans, nous avions 350 couples de cormorans huppés avec une moyenne de trois jeunes par nichée », souligne Gilles Bentz. « Il en reste 200 qui ont construit peu de nids, avec peu de jeunes à l'envol. La situation est également préoccupante pour le guillemot de Troïl... dont il ne reste plus que 200 couples en France, essentiellement au Cap Fréhel et un peu aux Sept-Iles. Idem pour le pingouin torda, avec 24 couples chez nous sur 40. Les macareux, eux, ne sont plus que 50 ». À cette allure, il estime que ces espèces sont menacées de disparition : « Particulièrement le cormoran huppé qui est casanier et ne s'éloigne guère que de quelques milles pour aller chercher à manger. Contrairement au fou de Bassan qui peut parcourir plusieurs centaines de kilomètres dans la journée ».
Question de survie
« À un moment, lorsque la ressource est trop éloignée, l'oiseau est obligé d'assurer sa propre survie et d'utiliser le poisson pour son énergie. Soit il ne s'engage pas dans le processus de reproduction, soit il interrompt le cycle, abandonnant les oeufs. Et même si le processus va au bout, on assiste à une très forte mortalité des poussins », confie Bernard Cadiou. Et ce ne sont pas les espèces qui remontent du sud, qui remplaceront les lançons : « Les syngnathes sont moins riches d'un point de vue nutritionnel. De plus, leur morphologie osseuse fait qu'ils sont quasiment impossibles à ingurgiter par les jeunes oiseaux ».
L'oiseau des éléphants à Goulven !
À plus ou moins long terme, ces espèces sont menacées et condamnées à s'adapter, à d'autres nourritures et à d'autres lieux de reproduction. Mais, « en auront-elles le temps, les changements se déclinant désormais en décennies et non plus en millénaires ? ».
Cette accélération inquiète également Philippe Dubois. L'ornithologue relève, toutefois, des signes d'adaptation des espèces terrestres ; notamment la remontée d'oiseaux du Sud vers nos contrées : « Le héron garde-boeuf, que l'on voit sur le dos des éléphants ou des rhinocéros, est aujourd'hui présent dans la baie de Goulven ». À l'inverse, les canards, autrefois très nombreux en Bretagne, hivernent désormais en mer du Nord ou Baltique : « Avec 2.000 km dans les ailes, au lieu de 3.600 km, ils sont en meilleure forme pour revenir sur leurs terres arctiques et se reproduire ».
Les oiseaux : des alarmes
Migrer plus tôt, aussi, pour ne pas arriver après l'éclosion de la végétation et des chenilles, de plus en plus précoce au printemps. Tel est le défi de tous les migrateurs. Tous n'ont pas encore régulé leur horloge biologique (lire ci-dessous). Mais, à court terme, c'est le sort les oiseaux de mer qui tracasse Philippe Dubois : « On est forcément amenés à se demander si ce qui se passe avec les oiseaux ne préfigure pas ce qui pourrait nous arriver demain ». Quelle meilleure alarme, en effet, pour signaler que l'homme, en bout de chaîne alimentaire, pourrait, lui aussi, se retrouver en déficit de nourriture. Surtout si l'augmentation de température de 3 à 4 °C se confirme à la fin du siècle.
À suivre : La révolution silencieuse de la faune et de la flore