La légende du rock veut qu’une nuit, le bluesman Robert Johnson vendit son âme au diable en échange d’une dextérité sans pareil pour jouer les douze mesures du blues. Largué, le pauvre Lucifer ! Détrôné par Live Nation, une compagnie américaine bien plus maligne que lui. En quelques années, cette société californienne, née en 2005 à partir d’actifs du géant d’affichage publicitaire Clear Channel Communications, a débauché, contre une pluie de dollars, quelques poids lourds de la planète rock.
120 millions de dollars pour U2
Madonna a donné l’exemple en octobre 2007,
en cédant, pour dix ans, l’intégralité de ses droits pour 120 millions de dollars. Les hommes d’affaires de U2 ont abandonné ce qui leur restait d’âme en empochant 120 millions de dollars contre la cession de l’intégralité de leur activité hors disques pendant douze ans. Le rappeur américain Jay Z, chef de file du label Def Jam (Universal), serait sur le point d’empocher 150 millions de dollars (dont 25 millions « cash ») contre son ralliement.
Têtes de pont en Europe
L’accord avec le rappeur couvrirait - outre son catalogue, les produits dérivés, le sponsoring, etc - l’organisation des tournées et les ventes des billets de concerts. Ce dernier aspect est le cœur de métier de Live Nation : l’an passé, elle a assuré l’organisation de 33.000 concerts de par le monde. Elle possède ou gère la billetterie de quelque 117 lieux de spectacles, dont l’Appollo Theatre de New York, le Fillmore de San Francisco et la Wembley Arena de Londres. Elle produit les tournées de Coldplay et de Police... Son expansionnisme ne semble pas avoir de limites. Live Nation avait, jusqu’ici, quelques têtes de pont européennes grâce aux tournées des stars et à trois festivals belges géants, Rock Werchter, TW Classic et I love techno. Mais en décembre dernier, elle a acquis Gamerco, le plus grand organisateur de spectacles espagnol (250 shows par an). En janvier, elle réapparaît en France, rachetant la société Jackie Lombard Productions, qui organise les concerts de Madonna, des Rolling Stones et de Depeche Mode dans l’Hexagone...
Le partenariat d’Arras
Les tourneurs et des organisateurs de spectacles indépendants avaient déjà des sueurs froides. Les patrons de festivals les ont rejoints, depuis qu’ils ont eu connaissance du cas de figure d’Arras : Le Main Square Festival s’enorgueillit de présenter cet été Radiohead (date unique en France), Mika et les Chemical Brothers notamment. Pour concocter ce plateau (de 45 à 57 € la journée, 135 € le pass trois jours), l’organisatrice, France Leduc, a signé un partenariat avec Herman Schueremans... fondateur du Werchter festival en Belgique et pilier de Live Nation Europe, antenne européenne de la société américaine. Ce « new deal » annonce-t-il l’entrée du loup dans la bergerie ? Et, dans son sillage, une surenchère des cachets des artistes et la possible asphyxie de nombreux festivals au fonctionnement associatif. Herman Schueremans déclarait récemment : « Le marché français a encore du potentiel, c’est un marché sous-développé ».
Thierry Charpentier. 26/04/2008.