L’argent de la mafia de l’immobilier a-t-il transité par 900 comptes bancaires ouverts dans des agences de la Société générale, à Paris et en région parisienne ? Les responsables de la banque, déjà embarrassés par un procès en blanchiment et un scandale boursier apparu à la lumière des agissements présumés du trader breton Jérôme Kerviel, s’attendent à de nouvelles investigations. La banque a en effet saisi le service anti-blanchiment de Bercy, Tracfin, et s’attend visiblement à ce que le procureur de la République de Paris soit alerté en conséquence. Au ministère des Finances, où la Direction générale des impôts enquête déjà depuis 2006, on s’attelle à des vérifications supplémentaires.
Des centaines de millions d’euros en jeu
Les experts de la lutte contre les fraudes de la Société générale ont relevé depuis plusieurs mois de curieuses anomalies visant une galaxie de comptes où sont passées des centaines de millions d’euros, dont l’origine leur semble bien douteuse. Les suspicions font craindre l’existence d’une méga lessiveuse d’argent sale au travers de leur banque. Les sommes ont été investies dans d’innombrables programmes immobiliers en France : de tours à La Défense à des centres commerciaux en passant par des immeubles de bureaux et autres projets de grande ampleur. L’ensemble de ces investissements semblaient être initiés par un groupe puissant, contrôlé par des frères milliardaires basés à Londres investissant dans la pierre de rapport dans de nombreux pays. Discrets mais richissimes, au point de figurer dans les classements des personnalités les plus riches de Grande-Bretagne, ces frères ont fait fortune dans l’aluminium en Russie au moment où la bataille pour les matières premières a créé des clans au sein des oligarques russes. Ces businessmen, qui recourent aux services des plus grands cabinets d’avocats de Londres, Genève et Paris, n’ont jamais été condamnés en justice, mais leurs fréquentations font craindre le pire aux patrons de la Société générale.
Transferts d’argent pas très clairs
Car les fonds transitant sur les 900 comptes bancaires n’ont pas suivi un parcours très clair. L’argent arrivait du Luxembourg après être passé aux Pays-Bas, au nom de sociétés dont les ayants droit restent mystérieux. Le parfait parcours pour blanchir de l’argent... Autre inquiétude des banquiers de la « SocGen » : les 900 comptes, détenus par des dizaines de sociétés civiles immobilières (SCI) semblent avoir été ouverts dans une grande confusion, souvent grâce à des procurations. En général, ce n’étaient pas les investisseurs qui se présentaient eux-mêmes dans les agences, mais des hommes de paille. Alors que les banques ont un devoir de vigilance et de connaissance précise de leurs clients et de leurs activités, le procédé a semble-t-il permis d’organiser un joli écran de fumée. Il a fallu des mois avant que la banque ne décèle la fraude présumée. Visiblement, le montage était bien huilé. Les sociétés semblaient en règle et les documents légaux étaient déposés au registre du commerce, comme le veut la loi.
Bercy sur le qui-vive
Il a fallu qu’en 2006 une perquisition soit menée pour une autre affaire par la Direction centrale de la police judiciaire dans les locaux de l’une des principales sociétés en question, dans le XVI e arrondissement de Paris, pour que les autorités fiscales s’intéressent à ces curieuses sociétés. Depuis plusieurs semaines, les informations sur cette nouvelle affaire commençaient à filtrer dans les milieux bancaires. Pas de chance pour la Générale, elles ont été publiées au pire de la crise qui frappe la banque de plein fouet.
À la tour de la Société Générale, à La Défense, on peste contre les mauvaises coïncidences. La banque joue en effet de malchance : la nouvelle affaire de blanchiment présumé au travers de 900 de ses comptes clients sort en plein scandale « Jérôme Kerviel », du nom de ce trader originaire de Pont-l’Abbé et travaillant à la salle des marchés de la « SocGen ». Ses agissements auraient fait perdre, selon les soupçons de la banque et des enquêteurs, 4,9 milliards d’euros à la Générale.
« Affaire Kerviel »...
Ayant « joué » sur les marchés pas loin de 50 milliards, c’est-à-dire plus que les capitaux propres de la banque, Kerviel aurait pu entraîner la Générale dans une faillite dont cette dernière ne se serait pas relevée. L’enquête est dirigée par les juges Renaud Van Ruymbeke et Françoise Desset, deux magistrats « qui travaillent en bonne intelligence », dit-on au pôle financier du Palais de Justice de Paris. Les magistrats enchaînent les interrogatoires : traders collègues de Jérôme Kerviel au sein de la salle des marchés, employés des « back-offices », c’est-à-dire chargés des fonctions administratives liées à la passation des ordres, contrôleurs, supérieurs hiérarchiques... Il leur reviendra de rechercher les éventuelles complicités ou tolérances au sein de l’établissement qui l’ont conduit à frôler la catastrophe.
... et procès du « Sentier 2 »
Au même moment, cerise sur le gâteau, la SocGen était traduite en justice : le procès du « Sentier 2 », comme on désigne cette affaire de blanchiment portant sur 150 millions d’euros, a démarré lundi dernier. Avec, au milieu de près de 140 prévenus, Daniel Bouton, le P-DG de la Générale, et une partie de son état-major, soupçonnés d’avoir laissé passer des masses de chèques contrefaits entre 1997 et 2001. L’arnaque qui avait été mise sur pied entre la France et Israël consistait à changer les bénéficiaires finaux de chèques à l’aide d’une simple inscription au dos du chèque et d’un coup de tampon. Interdite dans la plupart des pays, cette pratique perdure en Israël. Résultat, un chèque peut être changé contre du liquide et être payé auprès de la banque émettrice. Le système a ainsi permis que des associations de la diaspora juive, collectrices de dons en chèque pour des écoles ou autres maisons de retraite, reversassent en liquide aux donateurs. Le tout dans une grande tolérance bancaire qui n’y voyait pas malice tant que les comptes de leurs clients n’étaient pas à découvert... Voilà pourquoi aux côtés de plusieurs banquiers de la Société générale, de la Société marseillaise de crédit, de la National bank of Pakistan et de Barclays-France, se retrouvent jugés une brochette de rabbins, dont deux sont en fuite.