Société générale. Du scandale au doute
Le parquet de Paris a ouvert hier une enquête préliminaire sur la fraude massive qui a coûté 4,9 milliards d'euros à la Société générale . Au coeur du scandale , Jérôme Kerviel, 31 ans, cadre bancaire à la Défense et originaire de Pont-l'Abbé (29). La banque le soupçonne d'avoir mis au point un système de fraude pour dissimuler des pertes massives, les plus importantes de l'histoire de la finance. Un scénario mis en doute par les économistes et analystes boursiers. A Pont-l'Abbé, c'est la consternation.
Le parquet de Paris a ouvert hier une enquête préliminaire sur la fraude massive qui a coûté 4,9 milliards d'euros à la Société générale . Selon la banque, qui a déposé plainte pour « faux en écritures de banque, usage de faux en écritures de banque et intrusions informatiques », c'est l'un de ses courtiers qui travaillait à la Défense qui serait à l'origine de la plus vaste escroquerie de l'histoire de la finance. Système indétectable Jérôme Kerviel, 31 ans originaire de Pont-l'Abbé, a aussitôt mis à pied. Son avocate, Me Elisabeth Meyer , a précisé que le cadre n'était pas en cavale et qu'il se tenait « à la disposition de la justice ». L'enquête a été confiée à la brigade financière . Selon Daniel Bouton, PDG de la Banque et Jean-Pierre Mustier, patron de la filiale d'investissement SG CIB, le jeune homme aurait opéré frauduleusement tout au long de l'année 2007, créant un système parallèle indétectable. Le trader « a construit depuis son poste de travail une entreprise dissimulée à l'intérieur de nos salles de marché et il a réussi à chaque fois à cacher ces positions par d'autres positions ». « Scénario un peu gros » Un scénario un peu gros pour Elie Cohen, professseur d'économie à Science Po. « La banque française, championne des produits dérivés, est châtiée par là où elle a innové. Les procédures de contrôle interne qui normalement constituent le coeur de métier des banques. Or elles se sont révélées dramatiquement insuffisantes », poursuit-t-il. Il rapporte aussi que "le sentiment des salles de marchés, c'est qu'il n'est pas possible qu'un individu seul ait pu faire cela. » Sentiment confirmé par un analyste d'une société de gestion parisienne, qui estime quand même curieux que quelqu'un qui semble-t-il n'avait pas de très grosses responsabilités" ait pu seul provoquer de telles pertes. La Société générale est peut-être en train de « charger un pauvre bougre pour faire passer des pertes qui se sont accumulées au cours de la crise des subprimes », s'interroge-t-il. Une thèse contre laquelle s'est inscrit en faux Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France qui se dit certain que la perte subie par la Société Générale n'était pas imputable à une quelconque volonté de déguiser des pertes. En attendant, le titre a fini en forte baisse de 4,14%, à 75,81 euros.
Jérôme Kerviel. « Jeune homme posé et réservé »
PONT-L'ABBÉ (29). Au coeur du scandale financier, Jérôme Kerviel est originaire de Pont-l'Abbé. En 2001, le maire, Thierry Mavic, l'avait sollicité pour rejoindre sa liste aux municipales. Le jeune homme, déjà cadre bancaire à la Société générale, avait accepté. « Enfant du pays » 20 h 30 hier soir. Thierry Mavic apprend la nouvelle qui fait déjà le tour du monde. Celui que tout le monde cherche, « l'homme aux cinq milliards » est « un enfant du pays ». L'élu accuse le coup. « Je tombe de haut. J'ai surtout connu son père. Il travaillait comme animateur-professeur au centre d'apprentissage de Cuzon, à Quimper. Sa maman, qui vit toujours ici, a longtemps tenu un salon de coiffure qui marchait très bien. C'est ainsi que j'ai rencontré Jérôme. Il est resté à Pont-l'Abbé jusqu'au lycée. Il est parti pour ses études, mais il revenait souvent. En 2001, il était cadre bancaire. Je lui ai demandé de rejoindre ma liste pour les municipales. Il a accepté. Il s'intéressait à la vie publique et politique. C'était un jeune homme posé, tranquille, réfléchi. Un peu réservé. Sur ma liste, il ne figurait pas en position éligible. Après 2001, je l'ai revu à plusieurs reprises. Et puis, il s'est marié, il y a deux ou trois ans, sur Paris je crois, où il réside. Son frère aussi habite Paris. Cette nouvelle m'étonne vraiment beaucoup ». Diplôme à Lyon Diplômé de l'Université Lyon II, où il a décroché un master en finances de marché, Jérôme Kerviel est entré à la Société générale en 2000 au sein de la division banque d'investissement et de financement (SG-CIB). En 2005, il est chargé de « prendre des positions » sur des indices de contrats à terme. Sa rémunération n'excède pas 100.000 euros par an, un niveau « faible » dans ce secteur de la haute finance. La direction des ressources humaines de la banque évoquait pour sa part hier « un être fragile », « sans génie particulier », traversant des « difficultés familiales ». Hier soir, aucun membre de la famille Kerviel n'était joignable.
Un scénario trop bien écrit
Les explications des dirigeants de la Société générale contiennent plusieurs points peu crédibles. Tout se passe comme si les six jours qui se sont écoulés entre la découverte de la fraude en interne et sa révélation hier avaient été utilisés pour scénariser une histoire « plausible ». Un récit de ce genre a été diffusé il y a quelques semaines par une autre grande banque française. Nombreux contrôles Le premier doute porte sur la nature des opérations qui auraient favorisé la « fraude ». Ce sont des transactions simples : on parie sur l'évolution, à la hausse ou à la baisse, d'un indice boursier comme le CAC 40; s'il s'agit d'une option « ouverte », on vend ou on achète des points d'indice à un prix déterminé, n'importe quand jusqu'à une date limite. Ces transactions sont contrôlées par une chambre de compensation, la société LCH Clearnet, qui calcule régulièrement les gains et les pertes des acheteurs et des vendeurs. L'hypothèse selon laquelle le salarié aurait créé une société fantôme sur le réseau informatique de la Société générale, afin de dissimuler ses opérations, ne tient pas car la Chambre de compensation n'accepte pas n'importe qui sur sa place de marché privée. Elle aurait en outre réagi à l'importance des sommes engagées : 50 milliards d'euros sur un an. Le profil du salarié semble avoir été sculpté à seule fin de justifier d'autres explications peu acceptables. Ainsi, il aurait masqué ses achats et ses ventes parce qu'il connaissait les dates d'intervention du contrôle interne; il connaissait les dates d'intervention du contrôle interne parce qu'il avait travaillé auparavant comme « technicien » dans ce service de contrôle. (On ne comprend d'ailleurs pas pourquoi il aurait répandu un « brouillard de transactions fréquentes » pour tromper le contrôle puisque sa société était fantôme, donc invisible.) Ce salarié aurait été informaticien, puis « trader », puis arbitragiste. Un « trader » spécule, il anticipe. Un arbitragiste saisit de brèves opportunités pour « couvrir » sa société. Trois métiers différents en huit ans d'ancienneté et des dizaines de milliards que la Chambre de compensation a régulièrement réclamés depuis un an, lors des « livraisons ». Ces milliards ne sont pas sortis de la soi-disant « société fantôme », mais bien de la Société générale. Motivations étranges Les motivations sont étranges. Le « fraudeur » ne se serait pas enrichi. Il aurait aidé son employeur à liquider les pertes. Mais l'employeur ne sait pas où il est... Là encore, profil trop bien ajusté : le salarié ne risque pas grand-chose, au fond. Ce récit ne convainc guère. Il ressemble au récent, mais discret, scénario de la Calyon, banque d'affaires du Crédit Agricole, dont un employé aurait déjoué les contrôles internes pour perdre 250 millions sur les « subprimes ». Soit la Société générale n'a pas encore tout dit. Soit, elle doit passer sous le contrôle d'autres banques.
Barings. Précédent retentissant
L'affaire de la Société générale a un précédent célèbre : la faillite de la vénérable Barings dans les années 90 après l'escroquerie échafaudée par son courtier Nick Leeson . Ce dernier prenait des paris sur l'indice Nikkei de la bourse de Tokyo. Il dissimulait ses pertes sous un compte truqué. En décembre 1994, Leeson cru pouvoir se refaire avec le rebond de l ' économie japonaise . C ' était sans compter sur le tremblement de terre de Kobe le 17 janvier 1995 . Résultat : 1,3 milliard de dollars de pertes , la ruine de la Barings qui est revendue au Néerlandais ING pour une livre symbolique. Quant à Leeson, il a purgé une peine de six ans de prison et ne se disait pas surpris hier par ce nouveau scandale. « Rien n'a changé depuis mon époque », a-t-il commenté hier.
Rachat. Les convoitises relancées
Ces pertes massives vont contraindre la Société générale à trouver de l ' argent frais et relancent les spéculations sur un éventuel rachat par l ' une de ses concurrentes. La chute du cours d ' une action a toujours tendance à aiguiser les appétits, et celle de Société générale est spectaculaire depuis mai : 37,5 % sur les huit derniers mois de 2007, et 20 % sur une seule semaine entre le 14 et le 21 janvier. Hier, elle a encore reculé, perdant 4 , 14 % . « Une Société générale affaiblie va susciter des convoitises. BNP Paribas ne s ' est par exemple jamais cachée de son intérêt pour son concurrent », commentait hier un vendeur d'actions.
Le 25/01/2008
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L'enquête a été confiée à la brigade financière tandis que Christine Lagarde, ministre de l'Economie, a demandé à la Commission bancaire des contrôles additionnels, laquelle a diligenté sa propre enquête. (Photo AFP)
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