Piraterie. Le SOS des pêcheurs
Après l’attaque, samedi, d’un thonier concarnois au large des côtes somaliennes, son capitaine, et plus généralement les armements français de pêche au thon, demandent aux marines occidentales de traquer les pirates dans cette zone stratégique pour eux.
« Je fais ce métier depuis dix ans et je n’ai jamais vu ça... » Joint, hier, par téléphone, Patrick Heliès, le capitaine du thonier concarnois attaqué à la roquette, samedi, par des pirates, à 420 milles des côtes somaliennes (Le Télégramme d’hier), raconte : « Après notre opération de pêche, nous faisions route depuis dix minutes environ lorsque nous avons été suivis par deux petites embarcations rapides. Chacune comptait quatre à cinq pirates qui ont essayé de monter à bord. La mer n’était pas très bonne et grâce à des coups de barres à bâbord et à tribord, nous avons pu les empêcher de monter ». Encore choqué, le capitaine du Drennec, de l’armement CMB, poursuit : « Après cette attaque, les embarcations des pirates ont stoppé et nous avons essuyé trois tirs de roquettes, dont une qui est passée à proximité de la passerelle. Personne de l’équipage n’a été blessé et le bateau n’a pas de dégâts apparents. Nous avons néanmoins ressenti une secousse, peut-être lorsqu’une des roquettes a touché l’eau. Sur la passerelle, nous en avons récupéré une. Nous avons pris une photo de l’objet pour les spécialistes militaires et l’avons rejeté à la mer, c’était trop dangereux. Maintenant, nous rentrons au port pour vérifier le bateau et surtout pour nous reposer ». Un climat de peur « Si nous avions été en pêche, à dix minutes près, on ne pouvait rien faire et une fois les pirates montés à bord, il est impossible de réagir », explique Patrick Heliès. « En tant que marin, nous ne pouvons plus aller pêcher avec autant de risques. Il y a trois jours, un thonier espagnol, le Playa de Anzoras, a été coursé par des embarcations rapides et il y a trois mois (NDLR : en avril), un autre thonier espagnol, le Playa Bakio, a également été victime de tirs de lance-roquettes. L’une d’elle a atteint la passerelle. Contraint d’arrêter le bateau, l’équipage a été pris par les pirates. L’armateur a dû payer une rançon pour libérer les marins. Le capitaine du bateau a tellement été choqué, qu’il a démissionné de son poste », explique Patrick Heliès. Un problème à éradiquer « J’ai demandé à des militaires qui se trouvaient sur zone, s’il était possible d’envoyer un avion pour pouvoir identifier les pirates. On m’a répondu que non. La piraterie est un vrai problème qu’il faut prendre en compte . Il faut plus de moyens pour assurer la protection des marins qui travaillent dans cette zone et aussi agir sur ce phénomène de piraterie qui va en s’intensifiant. Nous ne pêchons pas dans la zone nord de la Somalie, qui est le fief des pirates, mais plus au sud. Mais nous ne sommes pas en sécurité. Il faut savoir qu’aujourd’hui, les pétroliers font un détour de plus de 350 milles pour éviter la zone », explique le capitaine. Protestation Hier, vers 16 h, le thonier de Patrick Heliès, avec à son bord 24 marins dont huit Français qui viennent, pour la plupart, du Sud-Finistère, a regagné son port d’attache à Mahé, aux Seychelles sur ordre de l’armateur. Une vingtaine de navires de pêche français, dont 16 sont gérés par la CMB, sont actifs dans cette zone de pêche. Tous font actuellement route vers Les Seychelles pour protester contre l’insécurité qui règnent dans l’exercice de leur métier.
« Il faut sécuriser la zone ! »
Syndicat des marins et groupement des armateurs en appellent notamment à l’intervention du gouvernement français pour sécuriser la zone de pêche.
Yvon Riva, président d’Orthongel (Organisation des producteurs de thon congelé), qui regroupe les armateurs de pêcheurs de thon, fait tout d’abord deux constats à la suite des différentes affaires de piraterie subies par Le Drennec et les thoniers espagnols. « Les deux dernières opérations (NDLR : Le Drennec et Le Playa de Anzoras) se sont déroulées à 400 milles des côtes somaliennes, c’est-à-dire dans les eaux internationales et non pas dans les eaux territoriales. De plus, selon le capitaine du Drennec, il a été poursuivi par deux petites embarcations rapides qui n’ont pas l’autonomie pour faire une si longue distance. Il existe donc des bateaux-mères, plus gros et sûrement munis de radars, d’où peuvent partir ces petites embarcations, une fois qu’une cible intéressante a été identifiée », explique-t-il. « Hier, toute la flottille des thoniers français faisait route vers son port d’attache Mahé, aux Seychelles. D’après mes informations, les bateaux espagnols font de même. Ils veulent protester contre l’insécurité. J’ai demandé l’organisation d’une réunion à Michel Barnier, en soulignant notre volonté d’avoir la participation de la Marine française à cette réunion. Je vais également prendre contact avec mes collègues espagnols pour interpeller l’Union européenne. Il faut un plan de sécurisation de la zone. Nous, nous sommes désarmés », affirme Yvon Riva. « Un contexte de guerre » De son côté, Sylvie Roux, du syndicat maritime Bretagne CFDT, dénonce, elle aussi, la situation : « Maintenant, ça suffit. Faut-il attendre un mort. C’est une situation connue. Jusqu’où faut-il aller ? ». « Nous sommes dans un contexte de guerre et on ne peut pas demander à nos marins de faire la guerre », ajoute-t-elle. Dès aujourd’hui, Sylvie Roux veut alerter le ministre de tutelle des marins, Michel Barnier, ainsi que l’Union européenne. « Celle-ci ne doit pas seulement imposer des contraintes. Elle a aussi des obligations et doit donner les moyens pour pouvoir assurer la sécurité des pêcheurs. Ils pêchent en toute légalité avec les licences voulues », s’indigne Sylvie Roux. « Les armateurs demandent, par mesure de sécurité, à leurs équipages de s’éloigner de plus en plus des côtes somaliennes et à un moment, ils vont arriver à la limite des zones de pêche. Ça ne peut pas durer. Il faut une présence plus forte de la Marine française », demande Sylvie Roux.
Michel Barnier demande une réunion d’urgence
Hier, l e ministre de l ’ Agriculture, Michel Barnier, a demandé au Premier ministre François Fillon d ’ organiser « une réunion d ’ urgence » à propos de la piraterie maritime , avec les ministères concernés (ministère de la Défense et ministère des Affaires étrangères) « afin de déterminer les mesures susceptibles d ’ être mises en œuvre rapidement pour sécuriser l ’ activité des navires et de leurs équipages opérant dans les eaux internationales de l ’ océan Indien ». Le ministre « souhaite également que des solutions soient recherchées au niveau communautaire durant la présidence française de l ’ Union européenne pour les 55 navires européens pêchant dans cette zone ».
Sécurité. Une coordination européenne à l’étude
« Depuis plusieurs mois, une opération baptisée Alcyon a été lancée pour faire escorter le programme alimentaire mondial par des navires de la Marine française, explique Éric Chevallier, porte-parole du ministère des Affaires Étrangères.
100.000 tonnes d’aide humanitaire ont déjà pu être acheminées vers la Somalie. Une réflexion sur la question de comment offrir une meilleure sécurité dans cette zone du monde est menée. Il y a quelques mois, une résolution des Nations Unis a été prise pour permettre de poursuivre les pirates jusque dans les eaux territoriales somaliennes ». Le porte-parole ajoute qu’« une réunion est prévue aujourd’hui à Bruxelles avec les 27 ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne. Elle abordera, notamment, la question d’une meilleure coordination entre les différentes forces maritimes de l’Union et, dans la foulée, une décision devrait être prise dans ce sens ». Éric Chevallier précise encore que « la zone à sécuriser est gigantesque et il est impossible d’avoir un risque zéro. Un petit nombre de bateaux internationaux, dont certains français, sont présents dans la zone. Nous verrons, par la suite, s’il est nécessaire de renforcer cette présence. Il est difficile de fournir une protection pour chaque bateau mais nous espérons que ce dispositif, qui doit pouvoir aussi bénéficier aux pêcheurs, sera dissuasif ».
Sophie Desplancques, le 15/09/08
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Les bateaux devront-ils payer des hommes pour se protéger ?
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