Votre décision d’arrêter votre activité a fait l’effet d’une bombe... Je ne comprends pas que les gens soient étonnés. Ça fait six mois qu’on a tiré la sonnette d’alarme, que j’explique aux élus qu’on ne peut pas continuer à travailler dans ces conditions. Ils ont peut-être pris ça à la légère, je ne sais pas.
Je ne veux pas les accuser, ils ont sûrement autre chose à faire que de s’occuper de petites entreprises comme les nôtres. En tout cas, puisque certains, dans la haute administration et à l’inspection du travail, connaissent mieux que nous le métier, ils n’ont qu’à prendre ma place. Ils peuvent y aller, l’armement est fiable...
Quelles sont ces conditions de travail que vous évoquez ? Nous sommes considérés comme des voyous, des voleurs de poissons, alors que nos matelots sont des gens honnêtes. Chaque bateau est surveillé 24 heures par semaine par l’armée, soit par le Thémis (*), soit par un autre bateau boulonnais. Actuellement, ce sont les militaires qui expliquent à mes hommes comment ramender, comment construire leurs queues de filets... Ensuite, il y a encore d’autres contrôles en criée. Les contrôles sont nécessaires mais là, ça fait beaucoup, il y en a ras-le-bol. Nous sommes des patrons sérieux, je ne vois pas pourquoi on nous traite ainsi. Rien de ce que l’on fait n’est bien. On est fatigué de tout cela.
Arrêtez-vous définitivement la pêche ? En tout cas, je ne veux surtout pas rester en France, ça suffit. Ni même en Europe, puisque c’est elle qui commande. Mais il n’y a pas d’inquiétude à avoir pour la pêche, les Espagnols sont là !
Au niveau financier, vous vous portez pourtant bien ? Absolument. Il n’y a rien à dire de ce côté-là. Financièrement, il n’y a aucun problème.
À quelle échéance comptez-vous mettre les voiles ? Je pense que d’ici six mois, il y aura eu de l’ordre.
Que vont devenir vos 165 employés ? Pour l’instant, on est en réflexion. Mais ils n’ont aucun souci à se faire tant que je serai encore là. Je serai toujours derrière eux. Mais il est clair que ma décision est irrévocable. Les bateaux vont être vendus petit à petit.
En avez-vous déjà vendu ? Oui, trois : deux en Irlande et un à Boulogne-sur-Mer. Cinq autres bateaux sont en vente.
Qu’est-ce qui pourrait vous faire changer d’avis ? Rien. On en a déjà parlé il y a six mois et rien n’a bougé. Parler encore ? Parler de quoi ? Ça ne sert plus à rien de parler. On va me répondre : "On s’en occupe". En réalité, ils ne s’occupent de rien du tout. Il n’y a plus aucun intérêt à continuer à travailler dans les Côtes-d’Armor puisque nous sommes considérés comme des voyous. Et comme les voyous n’ont rien à faire en France, on s’en va, c’est tout. Savez-vous que les matelots avaient obtenu, sans rien demander, des aides fiscales du gouvernement par rapport à l’éloignement ? Eh bien, ils viennent d’apprendre que ces dernières disparaissent. Sans plus d’explication. Ce n’est pas normal de remettre ainsi en cause des acquis sociaux. Vous faites ça à la SNCF ou chez Renault, vous avez une grève dès demain.
Pensez-vous que les autres gros armateurs bretons vont suivre le mouvement ? Je ne sais pas. Nous, en tout cas, c’est terminé. J’ai bien sûr des contacts avec d’autres armateurs et je sais qu’ils sont dans le même cas que moi. Même les côtiers sont constamment surveillés. On ne mérite pas ça. Et le pire dans tout cela, c’est qu’il y a de plus en plus de poissons à pêcher...
* Patrouilleur de la Marine nationale basé à Cherbourg, dont l’une des missions est la police des pêches maritimes.
Propos recueillis par Gwendal Hameury. 19/09/08.